
Nous présumons que c’est le nom corrompu de cet instrument que Laborde a
écrit messinko; mais la description qu’il fait de l’instrument qu’il nomme ainsi, ne
ressemble nullement à celle que les prêtres Abyssins nous ont faite de leur massaneqo.
Laborde nous dit « que la lyre en amharic est appelée beg, et en éthiopien messinko;
» que ce mot vient de sinko, qui signifi e. frapper les cordes avec les doigts.» Les prêtres
Abyssins nous ont assuré que le massaneqo avoit un manche et se jouoit avec un
archet ; qu’il y en avoit de semblables à la kemângeh et de l’espèce du rebâb : or
la lyre diffère essentiellement de ces instrumens, en ce qu’elle n’a ni manche, ni
touche pour le doigter, et qu'au lieu d’en jouer avec un archet, on la pince avec
les doigts et on la bat avec le plectrum. D ’un autre côté, si le mot beg est le nom
d’un instrument en dialecte amara (i), il est bien étonnant que les prêtres Abyssins
que nous avons consultés, et qui parloient et écrivoient habituellement en ce
dialecte, aient oublié de nous faire mention de ce n om, eux qui ont apporté
un si grand zèle à nous donner, sur la musique et les instrumens Éthiopiens, des
renseignemens détaillés et très-circonstanciés, comme nous les en avions priés (2).
Pour le mot messinko, nous le regardons comme une corruption de massaainsi
que nous J’avons trouvé employé dans le psautier des Abyssins, lequel a été copié d’après la Bible Ethiopienne.
C ette B ible, suivant ce qu’on nous a appris, fut traduite d’abord d’après la traduction Arabe : m ais, depuis, un prêtre
E thiopien, qui avoit fait ses études à R om e, ayant trouvé cette traduction inexacte , en fit une nouvelle d’après
la Vulgate; e t, suivant cette dernière traduction, le m ot massaneqo répond à cit/iaraf dans les versets suivans;
7 ^ : SihltïhUthiC : :
Guenayou■: la e g %i a be he re : bamassaneqo : ■Confitemini ; D om ino ■; in cithara.
Psalm. x x x u , v. 2.
* 7 i : Ah : hF>Ah. P :
Egannl : la ha : amelakiyd: ba massa neqo : Confitebor : tibi : D eus meus : in cithara.
Psalm. X L ir , y. p W V îW h : navn<m.C: w no»A ’hf-.
•Ouayet nessa : ba ma £ mou r : ouaba massaneqo s E t exsurgat : cum psalterio : et cithara. Psalm. LVr, v. 9.
Ah -. h?0Ah?: 4>:
Oua e £/ mine r : la ha : a me la là y a : ba ma ssa ne qo : E t psallam : tibi : D eus meus : in cithara.
Psalm. LX X , v. 22 , 0>H0O,Î : WUÎh- hflC:
JVeseow: ma £ mou ra : ouababou : ha ba r» : Sum ïte : psalmum : • et date : tympanum»
Psalm. ’¿XX:X., y, 2. OO'llm.A: dlT V : H?°hA :
Ma £ mou ra : haouâ £ : me s la : massaneqo s Psalterium : jucundum : cum : .cithara. Jbiet.
flH : X : htD'fLV' -. ‘^ ’HûO.4 :
Bage : assert ou : a ou ta ri hou : ma 7 moura 1 ln d e c a c h o r d o : psalterio:
A.Î : a?a°A’i<P :
Barnabe le t .* oua ma ssa ne qo:
C um cantico : et cithdra.
Psalm. X C I , v. ).
H S” 4. : A h ^H h ilrh C :
Zammerou v la e g a be he re ; bamassa neqo : Psallite : D om ino : in .cithara.
Psalm. x c v u , y. 7 .
( D h tW h -. nmiffO-C ; Wn^A’i'P-.
■Oua e t nessa : ba ma £ mou j : pua ba massa ne qo : E t exsurge : cum psalterio : et cithara.
Psalm, c v t i , y. 2.
OEU F> 4. -. ilff'M’jf:
Oua fa mme ro : le a m la be ira : bamassa neqo : E t psallite : D eo nostro : in cithara.
Psalm. CXLVt, y. 7 .
A-fl&P : n ooilem-C -. OE flao A’i # :
Sa bbeliouo : bama £ mou r : oua bamassa ne qo : JLaudate eum : ' in psalterio : et in organo,
Psalm. CL, y.
Toutes les s se prononcent durem ent, et les b doivent être articulés très-foiblement et à peu près comme des v.
( 1 ) Nous prononçons et nous écrivons ce nom comme
nous l’avons entendu prononcer et comme nous l’avons
vu écrire par les prêtres Abyssins ; jusqu’ici l’on a écrit
et prononcé amhara ou amharic.
(2 ) Le m ot bagou bêgse trouve en ce sens dans
le Lexicon Amharico-latinum de L udolf, col. 44 > comme
correspondant au mot Ethiopien *7®/^«/» massaneqo. Je crois que c’est le même m ot que l’auteur de ce M émoire
écrit et prononce (17Ç baganâ: nâ est une particule
qui s’attache à la fin des mots. JVote de M. de Sacy.
neqo
neqo [\), lequel vient, non de sinko, qui n’est ni éthiopien ni amara, mais
de sanqaoua, qui, suivant la Bible Éthiopienne, et suivant,Castell ou plutôt
selon Ludolf, signifie, il a joué de la cithare; mais qui, selon les prêtres Abyssins, a
un sens beaucoup plus etendu, et signifie jouer d ’un, instrument à cordes quelconque,
et particulièrement de la viole.
L e baganâ fl7Ç est une lyre (2),à dix cordes accouplées, dont l’une sonne l’octave
de l’autre : par conséquent, cet instrument est de l’espèce des magadis, et ne rend que
cinq sons absolument différens, ainsi que le kissar; il se frappe aussi, comme ce
dernier, avec le plectrum. C ’est donc à tort que Laborde a dit que le plectrum n’a
jamais été d ’usage en Abyssinie. Par la description que les prêtres Abyssins nous, firent
du baganâ, et par le dessin qu’ils nous en tftcèrent à la plume, nous fûmes convaincus
que cette lyre avoit beaucoup de rapport avec celle du cabinet du cardinal
Albani ; qui a été gravée dans l’Essai sur la musique de Laborde, tome 1." , p. 423 >
n." y. En effet, l’ayant fait voir aux prêtres Abyssins, ils reconnurent la ressemblance
que nous avions présumée. Dans cette lyrq, au lieu d’une sébile de bois, comme dans
le kissar des Barâbras, c’est une caisse carrée en bois, haute d’environ 271 millimètres,
et large à peu près de 3 27, dont l’épaisseur ou la profondeur, depuis la table jusqu’au
dessous, peut avoir 95 millimètres. Sur le milieu de la table,.il y a une grande ouïe,
et au-dessous de cette ouïe est le tire-corde auquel sont attachées les dix cordes. Sur
les éclisses du haut de la caisse, et à 30 millimètres des éclisses latérales, s’élèvent
verticalement, au-dessus du corps sonore, deux bâtons ou montans en bois, c’pst-à-
dire, un de chaque côté ; et chacun de ces montans doit avoir au moins 379 millimètres
en long. L ’un et l’autre aboutissent, par le bout du haut, à une traverse en
bois semblable à celle du kissar ; mais, outre les anneaux en toile dont cette traverse
est garnie, ainsi que celle du kissar, pour pouvoir rouler dessus les cordes.en tournant
ces anneaux autour de la traverse, il y a encore au baganâ de petits tourniquets,
en forme de croix, de cette manière, X , qui servent à faire tourner plus facilement
ces anneaux. A un des montans est attaché le plectrum, qu’on nomme en éthiopien
ifv/ï}?, dehenizâ, et qui n’est autre chose qu’un morceau de cuir taillé en forme de
fer de lance.
Les Éthiopiens connoissent aussi une lyre à trois cordes, qu’ils nomment d’iliH,
inzirâ (3). Cette lyre, qu’ils nous ont dessinée à la plume, est travaillée avec moins
( 1 ) N ous avons écrit ce m ot par deux s-, quoiqu'il
n’y en ait qu’une dans le m ot Ethiopien, dans la crainte
qu’on ne prononçât I’j seule comme un- •p • (2 ) « La* première lyre des Abyssins, dit Laborde, a
» été faite avec les cornes d’une chèvre appelée agajan, » que l’on trouve en A frique... O n peut voir la forme de
» c e t anim al, ajo u te-t-il, dans Y Histoire naturelle de
» Buifon. D ep u is, on s’est servi d’une espèce de bois
» rouge, particulier à’ce pays, et les lyres qu’on fait avec
» ce bois ont trois pieds et trois pieds et demi. »
(3 )'P a r da m anière dont les traducteurs de la Bible
Ethiopienne ont employé ce mot dans le psaume cxxxv.I,
nous sommes portés à croire qu’ils n’ont point suivi la
V ulgate, comme on nous l’a rapporté, mais qu’ils ont É. M.
traduit, d’après le texte H ébreu ; car voici, com m ent iU
Ont traduit le verset 2 de ce psaume :
rn-hf -.tf’S t ' i -. A ï h t . o in t - t i- .
Oui s ra :• bouiyâ ti ha : sa qa l na : i n ji râ ti na :
In salicibus : suspendimus : organa : nostra.- ‘
O r, on voit q u e, dans ce verset, le mot in^iratinà répond
précisément au mot du texte Hébreu binnorotênou [nos harpes, nos cithares], et non aux mots organa nostra qu’on lit dans la V ulgate et qui signifient toute espèce
d’instrum ent de musique en général. O r U’iU/, an^ara
au m asculin, et an^arat au fém inin, signifie il
bu elle à joué de cette lyre.
O o o o o s -