
toujours en marche. Semblables aux bêtes fauves, ils s’en vont toujours cherchant
leur proie, et ne s arrêtant que là où la rapine les retient.
Leurs moeurs et leurs habitudes sont d’ailleurs les mêmes que celles des autres
Arabes. Ils vivent contens de leur sort, heureux de ce qu’ils possèdent. De même
qu’un cheykh est vénéré dans sa tribu, ainsi un chef de famille est respecté des
siens. S il a en propriété deux chevaux, autant de chameaux, quatre moutons, un
fusil, une tente, le voila au comble de ses désirs. Comme parmi eux il n’existe guère
dautres lois que les lois domestiques, et qu’il n’y a point d’impôt ni d’autre obligation
, leur camp est la véritable image de la liberté, telle qu’aucune société
nen jouit. Chaque Arabe ne rend compte qu’à iur-même île ses gains, de ses
affaires | de ses actions : quand il se prépare une caravane, il loue ses chameaux
a un marchand, et fait son prix comme il l’entend, sans avoir-rien à démêler
ni avec son cheykh ni avec personne. II grossit son pécule par la vente des jeunes
chameaux, des petits de ses jumens, de la laine de ses moutons, et par le reste
du commerce qu’il peut faire. C ’est ainsi qu’il arrive à une grande vieillesse,
honoré et chéri de ses enfans, et meurt après avoir joui toute sa vie des premiers
biens de 1 homme, la santé et la liberté ; en mourant, il laisse ses fils mariés
et déjà pères de famille, riches de sa fortune et de celle qu’ils ont acquise.
Les Arabes les plus pauvres sont ceux qui n’ont point de chevaux ni de chameaux
à eux, ni même de tentes; mais ils ont au moins quelques ânes dont ils
font des élèves et qu’ils vendent dans les marchés. Ces hommes ne paroissent
pas malheureux : l’habitude des privations leur en déguise l’incommodité; ils ne
desirent pas des biens qu’ils ignorent, ou qu’ils croient du moins au-dessus de
leur fortune; mais bientôt ils se tirent de cette condition. Comme leur ambition
principale est de devenir maîtres d’une jument, ils ne tardent pas à en trouver le
prix dans la vente de quelques moutons et de quelques ânes ; un fusil et un sabre
sont, après la jument, ce qu’ils se procurent le plutôt qu’ils le peuvent. Au reste,
on voit ces hommes, dans l'état le plus misérable, partager avec les cheykhs des
plus anciennes familles la fierté du nom de Bédouin, le mépris pour les Européens
et pour tout ce qui n’est pas Arabe.
En général, on ne trouve chez les simples Bédouins que les choses de première
nécessité (i). Mais il ne faut pas juger par eux des chefs de tribu, dont les
ressources ne le cèdent pas à celles des Arabes propriétaires. Les grands cheykhs
et leurs familles, et les autres cheykhs secondaires, sont riches, relativement aux
Egyptiens ; ils tirent de gros revenus des caravanes; ils ont plusieurs femmes et
beaucoup de domestiques. La nourriture est frugale chez eux , mais saine et
abondante : les belles armes et les beaux chevaux n’y sont pas rares. Quelquefois
ils achètent des esclaves noirs pour en faire des cavaliers.
Les Bédouins manquent rarement de poudre à tirer; ils se la procurent dans
des villages où elle se fabrique secrètement : cette poudre est, au reste, d’assez
(.) Parmi 1rs objets Me première nécessité, il faut priser: j’ai vu des Arabes descendre, pour en obtenir
¡ 3 , ac : beauco“P d 1" m anquent; jusqu’à causer familièrement ils recherchent raeme avec empressement le tabac à avec nos soldats,
mauvaise qualité. Le gros village d’Achmouneyn leur en fournit beaucoup, parce
qu’il s’y'fabrique plus de salpêtre qu’ailleurs, à raison de l’étendue des ruines
SHermopolis magna ( i ), où le village est bâti.
Quoique les Arabes errans soient inquiets et soupçonneux, il arrive pourtant
quelquefois qu’ils sont surpris: alors, aussitôt qu’ils aperçoivent des troupes, s’ils
n’ont pas assez de temps pour lever le camp/ils se bornent à faire partir en toute
hâte les chevaux et les chameaux; il ne reste dans les tentes que des femmes, des
vieillards et des enfans ; ceux-ci vous reçoivent bien, et vous croyez être dans un
camp ami, au lieu des ennemis que vous cherchiez. Cependant il seroit facile
parfois d’enlever de grandes troupes de chameaux, parce que ces tribus ne sont
jamais sur leurs gardes quand elles ne savent pas être poursuivies : souvent ils en
confient des centaines à trois ou quatre hommes qui les mènent au pâturage;
quelquefois tous les chameaux d’une tribu, au nombre de deux mille, s’en vont
paître à une lieue du camp, sans aucune escorte.
Quelques-unes de ces tribus errantes sont fixées depuis assez long-temps en
Egypte, et demeurent presque toujours en paix avec le Gouvernement; elles lui
prêtent des secours, et leur conduite est à-peu-près sans reproche, tout le temps
qu’une bonne conduite n’est pas en opposition avec leurs intérêts. Les Terrâbins,
les Houahytât et aussi les Bily peuvent être cités en exemple. Ils font toutes les
caravanes de Soueys et de Syrie, et sans eux le commerce de la mer Rouge par
Soueys auroit- lieu difficilement.
La prononciation de la langue Arabe dans la bouche des Bédouins est bien
différente de ce qu’elle est dans la bouche des Égyptiens. Loin d’être aussi dure,
elle n’est pas sans agrément; elle a quelque chose de doux, des inflexions plus
molles et des aspirations moins prononcées : mais elle a l’inconvénient d’être plus
brève et plus difficile à saisir. Ils prononcent presque toujours à voix basse et les
dents serrées. Leurs intonations sont variées, leur voix modulée et chantante
dans le simple discours et dans la conversation ordinaire ; la plupart élèvent la
voix jusqu’à la haute-contre. Je n’ai jamais entendu articuler plus purement que
chez eux la lettre r, et plus agréablement ibj grasseyée; et ils le font sans que
jamais ces deux lettres se confondent. Enfin toutes les articulations propres à la
langue Arabe , même le kh et le son guttural, prennent dans leur bouche une
douceur particulière qui approche de celle des langues d’Europe, et qui surprend
en Egypte. Cela est sur-tout remarquable dans la prononciation du gim ^
que plusieurs prononcent, non pas gua,'gué, comme au Kaire , ni dja, djé,
comme les Arabes en général, mais ja , jé , presque comme un £, à la manière
des enfans ou des personnes efféminées. Ils font entendre le the <-j fort doucement
dans les mots où il se trouve. Je les ai plusieurs fois ouïs chanter, dans leurs
marches de cheval, un air monotone et nasillard, dont les mots n’ont pas de
sens, et presque sans ouvrir les lèvres; on ny distingue que la syllabe dia qui
revient toujours : tous les Bédouins ont de commun cette manière de chanter
(i) Ces ruines fournissent une poussière dont on a déjà parlé, qui renferme beaucoup de nitre.