
Pendant ie gouvernement d’A’ly-bey, Hanâ Fakhr, Chrétien de Syrie, qui avoit
sous-ferme la douane de Damiettc, fit tant par ses intrigues, que les Juifs furent
ruinés, et perdirent la ferme des douanes, qu’ils géroient depuis un temps immémorial.
Nous avons dit que les droits perçus à Alexandrie ou à Damiette n’exemptoient
pas de ceux qui devoient s’acquitter à Boulâq, quand les marchandises arrivoient
jusquau Kaire. Lorsque les fermiers îles deux premières douanes n’étoient pas unis
d intérêt avec celui de Boulâq, ils procuroient aux marchands des moyens de se
soustraire à une portion des droits exigibles par ce dernier. Hanâ Fakhr, devenu
fermier général, fit cesser ces infidélités, en réunissant sous ce titre les perceptions
d’Alexandrie, de Damiette et de Boulâq (i). Le peu de soin qu’il mit à conserver
a chaque douane des attributions distinctes, l’indifférence avec laquelle il vit que
Ion payoit à Boulâq ce qui auroit dû être acquitté à Alexandrie ou à Damiette,
ont jeté de l’incertitude sur le produit particulier de chaque douane : la confusion
des revenus, amenant celle des droits, changea en nécessité la convenance qu’on
trouvoit à les affermer à un seul homme. Sous sa gestion et celle de ses successeurs,
on exigea un droit considérable à raison de toutes les expéditions pour
Livourne et Trieste. Les navires Turks et Francs qui chargeoient à Damiette,
furent soumis en outre à une rétribution de 200 pataquès, qui s’étoit accrue dans
les derniers temps jusquà la moitié du fret. Ces usurpations n’étant colorées par
aucun prétexté, le commerce auroit eu de justes motifs de blâmer les agens des
puissances Européennes de les avoir tolérées, s’il n’étoit pas si difficile de lutter
avec succès contre les douaniers de l’Égypte. Les bénéfices qu’ils procuroient aux
beys, leur assuroient une faveur qui subordonnoit tout à leur autorité dans les
places et dans les ports où les perceptions étoient établies. Les serdâr, les aghâ
et les autres officiers militaires qui y commandoient, couroient le risque d’être
destitués ou punis, s’ils ne se conduisoient pas à leur gré. Les moyens nombreux
quils avoient de faciliter ou de retarder et même d’empêcher les chargemens,
soumettoient donc le négociant à toute leur influence (2).
A Soueys, on n a augmenté que les droits sur le café. Il y a environ soixante-dix
ans que la Porte elle-même ordonna qu’ils seroient accrus de 146 médins par farde,
au profit de l’émyr hâggy. Ibrâhym et Rodouân, kiâhyâs, exigèrent pour leur
compte cinq pataquès par farde. A’Iy-bcy, qui leur succéda dans le gouvernement,
renchérit sur cette innovation. Enfin Mourâd et Ibrâhym l’avoient fait arriver à
dix-huit pataquès, lorsque la caisse de la douane suspendit ses paiemens.
Nous allons donner quelques notions sur les causes qui la réduisirent à cet état
de faillite.
Quand les beys eurent pris part aux bénéfices de la douane, il n’y eut rien de
changé dans le mode employé pour la perception des droits. Dès que la flotte
(') La douane de Boulâq ne fut point séparée de celle (a) Un d’eux, Antoun Qaçys Fara’oun , s’évada de
du vieux Kaire, quantau patentent du myry ; mais elle entra l’Égypte pour s’établira Trieste, après avoir acquis une
dans le bail du douanier général, tandis que la douane du fortune de plusieurs millions dans la vieux Kaire continua d’être confiée à un agent particulier. ferme des douanes,
chargée des marchandises de l’Arabie et de llndc avoit aborde a Soueys, lcffbndy
administrateur de la douane, qui portoit le titre de qâdy el-bahâr, envoyoit dans
ce port un écrivain chargé de constater les importations en café, et de dresser'un
état nominatif des négocians auxquels il étoit destiné : ce contrôle étoit envoyé au
qâdy el-bahâr, à qui il servoit de base pour établir la répartition des droits exigibles
par les beys et le pâchâ. La remise du café s’opéroit immédiatement après ;
et les commerçans qui s’en étoient rendus propriétaires, soldoient les droits aux?
quels il avoit été soumis. Les chefs du gouvernement profitèrent d un ordre de
choses qui les mettoit en rapport d’intérêt avec les négocians, pour leur faire des
emprunts : la facilité qu’on leur ménagea d’en obtenir le remboursement par des
déductions sur les droits qu’ils avoient à payer à raison des expéditions de cafc qui
leur parvenoient, et l’intérêt de vingt pour cent qui leur fut promis et réellement
passé en compte, les amenèrent à devenir en quelque sorte les actionnaires et les
fermiers de la douane. Leur fortune entière ne tarda pas à dépendre de cet établissement.
Les importations de café cessèrent d’être abondantes, et diminuèrent à proportion
des droits dont elles furent grevées ; les marchands étrangers à l’administration
de la douane cessèrent de spéculer sur cette denree ; les Européens, voyant
plus davantage à la faire arriver par le cap de Bonne-Esperance, la firent devier
de sa route ordinaire; les Orientaux eux-mêmes aimèrent mieux l’attirer à Smyrne
par Tokat et le golfe Persique, que de continuer à se pourvoir à Soueys (1) : de
sorte que, les droits sur le café ne fournissant plus les moyens de supporter les
avances dont les beys n’avoient pas cessé de se faire une ressource invariable, la
ruine des actionnaires devint inévitable. Au bout de quelques années, pendant
lesquelles ils éprouvèrent les plus grandes pertes, les intérêts des fonds confiés à la
douane furent perdus, et le paiement des capitaux demeura suspendu.
Lorsque Haçan, qapytân pâchâ, eut chassé du Kaire Ibrâhym et Mourâd,
Isma’yl bey, qui vouloit rétablir le commerce du café, fixa les droits de douane
à 22 pataquès par farde; mais il comprit dans cette somme les 546 médins attribués
au pâchâ et à l’émyr hâggy, et 900 médins affectés au remboursement des
créances du commerce. Ce règlement fit renaître la confiance; les négocians
Égyptiens (2) renouvelèrent leurs spéculations, et les importations devinrent
presque aussi considérables qu’elles l’avoient été. Malheureusement 1 expérience
est sans utilité pour le despotisme ignorant et cupide : Mourâd et Ibrâhym, rétablis
au Kaire, recommencèrent leurs extorsions, et ramenèrent les choses à-peu-
près dans l’état où Isma’yl les avoir trouvées. Le produit de la douane ne varia
pas, à cause des droits onéreux qu’ils exigèrent; mais les importations devinrent
beaucoup plus rares.
Les autres marchandises qui arrivent à Soueys, ne payent rien au-delà des
droits créés par le sultan Solymân : on ne trouve pas la cause de cette
(1) Nouvelle preuve que le commerce parvient tou- voient aucune expédition de café de l’Arabie; ils ache-
jours à se frayer une voie pour se soustraire aux extorsions toient aux négocians Egyptiens celui qu ils envoyoïent en
insensées. , Europe.
(2) Les négocians Francs établis en Egypte ne rece- ^
Ê. M.