
région lombaire et dans les membres, sur-tout aux jambes; la respiration est laborieuse,
le pouls lent et inégal ; la transpiration cutanée ne se fait point; la peau est
sèche et rugueuse comme la chair de poule ; les selles se suppriment, les urines
deviennent rares et terreuses; les veines cutanées se gonflent, sur-tout celles des
aines; le malade éprouve des lassitudes dans tous les membres, et a de la peine
à marcher.
Les plaies changent promptement de caractère : la suppuration diminue et
devient sanguinolente; les bords de la plaie se décolorent : les chairs s’affaissent;
elles sont bleuâtres, douloureuses, et saignent par le plus léger attouchement :
les cicatrices prennent aussi un aspect particulier; quelquefois elles se rouvrent,
s’ulcèrent et tombent en mortification. Ce premier, état indique la perte du ressort,
la foiblesse générale et la diminution du principe vital.
Dans le second degré, les symptômes prennent un caractère plus intense : la
prostration augmente; les douleurs sont plus fortes, et elles se fixent sur-tout à
la tête et aux reins ; le malade tombe dans un état de stupeur ; il reste presque
immobile dans son lit; ses membres sont fléchis et son corps est courbé; il a le
visage et les lèvres livides, le pourtour des yeux plombé, l’haleine fétide, les
gencives ulcérées, et les dents couvertes de tartre noirâtre. La respiration est difficile
et accompagnée d’oppression et de resserrement de poitrine. Le tissu cellulaire
des jambes s’engorge,sur-tout celui qui est interposé entre le tendon d’Achille
et le tibia, et l’engorgement s’étend bientôt dans toute l’extrémité : l’enflure a
plus de consistance que dans 1 cedematie ; 1 impression du doigt y reste moins.
La compression ne peut se faire sans douleur. Des taches noirâtres se prononcent
aux malléoles et sur le trajet du tibia ; il s’en déclare en même temps à la face et
sur les épaules. La constipation augmente, le bas-ventre se tuméfie; l’individu
éprouve un point de chaleur très-fort à la région précordiale, et une douleur com-
pressive vers les hypocondres; le pouls est accéléré, un mouvement de fièvre se
fait sentir le soir; l’insomnie, pendant laquelle les douleurs sont plus intenses,
tourmente beaucoup le malade. L’affection gangréneuse qui s’est manifestée dans
les plaies ou dans la cicatrice, fait des progrès. Les hémorragies sont plus fréquentes
; et le sang qui en est le résultat, est noirâtre, très-liquide, et se fige
difficilement. Le cal des fractures se ramollit, les fragmens osseux se désunissent;
une espèce de carie humide s’empare des extrémités fracturées, qui se dénudent
du périoste, et se tuméfient quelquefois prodigieusement.
Dans ce second état, la nature, cherchant à vaincre les obstacles qui gênent
l’exercice de ses fonctions, redouble d’énergie, et, pour rétablir l’équilibre, tâche
de reprendre les forces qu’elle a perdues ; mais c’est ordinairement en vain : une
asthénie plus grande succède bientôt à ces réactions.
Le dernier degré du scorbut présente l’aspect le plus affligeant : à quelques
paroxismes fébriles plus ou moins prolongés, et aux symptômes que j’ai décrits,
succède un abattement général ; 1 enflure des pieds et des jambes augmente sensiblement;
celles-ci se couvrent de taches noirâtres, qui, par leur rapide communication,
donnent un caractère de sphacèle à tout le membre.
Ce phénomène n’a pas été bien observé des praticiens; il a lieu plus fréquemment
dans le scorbut de terre que dans celui qui se déclare à bord des vaisseaux :
cela dépend, sans doute , de la manière différente avec laquelle agissent les causes
qui les produisent sur les deux élémens, et sans doute aussi de la différence qu’il
y a, pour les individus, du régime sur terre et du régime sur mer. Ainsi, pendant
la campagne que j’ai faite, en 1788, à Terre-Neuve, en qualité de chirurgien-major
de la frégate la Vigilante , sur quatre-vingts et quelques scorbutiques que j’eus à.
traiter dans ce vaisseau, il n’y en eut pas un seul chez qui les jambes furent affectées.
Le scorbut étoit parvenu, chez plusieurs, au troisième degré ; néanmoins
ses effets s’étoient bornés à la bouche et à la poitrine, et je fus assez heureux
pour les ramener tous bien portans dans leur patrie. Ces taches noirâtres, qu’on
traite fort mal-à-propos de pétéchies gangréneuses, ne sont autre chose que de
larges ecchymoses spontanées, déterminées par la dilacération des vaisseaux capillaires
cutanés, et par l’extravasation du sang, qui m’a paru surchargé de carbone
et d’hydrogène ; ce qui lui donne beaucoup plus de fluidité et une couleur plus
noire. Le sang a perdu de son calorique et de ses propriétés vitales. ( Le célèbre
Fourcroy avoit fait la même remarque) (1). Sans doute qu’il éprouve, comme les
vaisseaux, aux dernières périodes de la maladie, un degré d’altération plus ou
moins avancé, sur-tout dans les parties déjà frappées d’atonie et de gangrène.
Cet effet et Ge désordre paroissent être le résultat de la réaction très-forte qu’imprime
la nature sur le système vasculaire et nerveux, dont l’impulsion outre-passe
les résistances.
La résolution que j’ai obtenue de ces sphacèles apparens, qui frappoient ordinairement
toute l’étendue des extrémités inférieures, me confirme dans l’opinion
que je viens d’énoncer. Je ferai connoître, en parlant du traitement, les repère
cussifs qui leur sont propres. Ces ecchymoses gagnent la poitrine, les bras, les
épaules et le visage; mais elles y sont moins fortes et moins étendues, parce que
les vaisseaux de ces parties conservent plus long-temps leur ressort.
Je reviens aux autres symptômes du scorbut dans le troisième degré. La langue
se couvre d’un enduit visqueux et brunâtre ; les ulcérations des gencives s’étendent
profondément vers les alvéoles et l’intérieur de la bouche , attaquent le voile du
palais, et même la voûte palatine; les dents se détachent, et leur chute est souvent
accompagnée d’hémorragie qu’on a de la peine à arrêter; les yeux sont ternes,
et les paupières boursouflées. Un suintement aqueux , froid, et accompagné
d’odeur nauséabonde, se manifeste sur toute l’habitude du corps, principalement
au bas-ventre et aux extrémités ; ce qui rend la peau luisante et marbrée. Les
sphincters de l’anus se relâchent; les selles s’ouvrent et s’établissent en diarrhée,
qui dégénère en flux dyssenterique et colliquatif; les urines coulent difficilement,
et il s’en fait rétention par la paralysie qui survient au corps de la vessie : on est
alors obligé de sonder fréquemment le malade, ou de lui laisser une sonde dans la
vessie. La difficulté de respirer et l’oppression deviennent extrêmes; des'quintes
de toux assez fortes rendent pénible l’expectoration d’une matière visqueuse et
(1 ) Voy^ Ie tome X de ses OEuvres, chap, n i , art. j .