
Le second cadavre étoit celui d’un sergent-major dont j’ai déjà parlé. Je
trouvai à-peu-près les mêmes désordres dans les viscères du bas-ventre et de la
poitrine. Le foie étoit plus engorgé, la vésicule extraordinairement distendue,
le péricarde rempli d’une humeur sanguinolente, et le tissu cellulaire parsemé
d un lacis de vaisseaux variqueux pleins d’un sang noir liquéfié. J’ai ouvert, en
Egypte, plusieurs autres cadavres de personnesmortes.de la peste, et j’ai remarqué
les mêmes résultats. Les circonstances ne m’ont jamais permis de faire l’ouverture
du crâne.
Cette maladie a fait de grands ravages parmi les habitans de Gaza, Jaffa et
Acre. Elle n a pas épargné les Arabes du désert voisin de la mer. Elle ne s’est
fait sentir qu a peine dans les villages des montagnes de Naplouse et Canaan ;
mais elle a régné dans les lieux bas, marécageux, et dans mer. ceux qui bordent la
De tous le's habitans qui ont été frappés de la peste dans ces endroits, il n’y
en a eu qu’un petit nombre qui ait échappé à la mort. Le genre de traitement
que leurs médecins leur font subir, et le préjugé fimeste qu’ils ont de. ne pas
croire a la contagion, ne coopèrent pas peu sans doute à leur destruction.
Je considère la peste comme endémique non-seulement sur la côte de Syrie
mais encore dans les villes d’Alexandrie, Rosette, Damiette, et le reste de l’Ëgypte!
En effet, elle me paroît dépendre de causes propres à chacun de ces pays (i) :
on sera convaincu de ce que j’avance, si l’on examine d’abord la construction
des villes, dont les rues sont étroites, tortueuses, non pavées, les maisons mal
percees et remplies la plupart de décombres; ensuite chaque carrefour formant
un cloaque d’immondices, où les eaux des pluies croupissent pendant l’hiver,
sur-tout dans les villes maritimes, et principalement à Damiette, à raison de h
disposition du sol de ces villes, toujours au-dessous du niveau de la mer ou des
lacs environnans, ou des rizières marécageuses et très - infectes ; si l’on observe
que pendant la même saison les vents du sud régnent dans ces contrées, et se
soutiennent jusqu’à la fin de m ai, ce qui rend l’atmosphère toujours chaude et
humide; si Ion réfléchit à la mal-propreté des habitans, à leur mauvais régime,
et a letat d’inaction où ils sont presque continuellement ; si l’on ajoute enfin à
toutes ces causes la putréfaction de beaucoup de cadavres d’animaux délaissés
dans les carrefours, sur-tout de chiens, dont le nombre étoit prodigieux avant
notre arrivée dans ce pays; la position des cimetières dans le voisinage des villes
esquels consistent dans des tombes de mauvaise maçonnerie, où les Turks ménagent
un soupirail dirigé à l’orient, qui communique avec le cadavre, de sorte
que lorsqu il se décompose, les gaz s’échappent par cette ouverture et augmentent
I infection de 1 air.
Ainsi à Alexandrie, où la peste a régné la première année avec beaucoup d’in-
tensite, la prise de cette place ayant donné un assez grand nombre de cadavres
d hommes et d animaux qu’on négligea d’enlever ou qui furent mal enterrés sous ■
(.) Je me rrouve d’accoid en ce point avec tous les médecin, de l’armée d’O rien, tpti ont écrit sur cette maladie.
S U R P L U S I E U R S M A L A D I E S . 4 5 9
ses remparts, les corps entrèrent bientôt en putréfaction, et contribuèrent au
développement de cette maladie.
J’ai remarqué que la peste, lorsque les vents du sud soufiîoient, prenoit une
intensité plus grande que pendant les vents du nord ou nord-est, qui en dimi-
nuoient les effets, et les fàisoient même disparoître s’ils régnoient long temps ; elle
reparoissoit avec autant de violence au retour des vents du sud [khamsyn].
Lorsqu’elle commence par la fièvre et le délire, il est rare que le malade
guérisse : malgré l’usage de tous les remèdes indiqués, il meurt dans les premières
vingt-quatre heures, ou le troisième jour au plus tard. J’ai eu cependant occasion
de traiter un sous-officier de la 32.e demi-brigade, qui avoit sept charbons, et
chez qui, malgré le délire violent par lequel la maladie avoit commencé, et
dont il fut tourmenté pendant trois jours, je vis la suppuration s’établir dans les
charbons, les escarres se détacher, les accidens se calmer, et la guérison s’opérer
parfaitement, après une convalescence d’ailleurs fort longue.
La femme de ce militaire, enceinte de six mois, contracta la maladie, qui ne
fut pas aussi intense, et dont elle guérit également, sans fausse couche ; mais
deux autres femmes enceintes, auxquelles je donnai aussi mes soins, avortèrent
dans les premières vingt-quatre heures, et moururent immédiatement.
Si la fièvre ne survient que le deuxième jour de i’invasion de la maladie, il y
a moins de danger, et l’on a le temps de prévenir les accidens consécutifs. J’ai
observé que la peste attaquoit rarement les blessés dont les plaies étoient en pleine
suppuration, tandis que, lorsqu’elles étoient cicatrisées, plusieurs s’en trouvoient
frappés, et peu échappoient à la mort. Nous avons fait la même remarque sur
les habitans du pays qui portoient des cautères (1).
J’ai remarqué encore que l’aflèction morale aggravoit cette maladie, en faci-
litoit aussi le développement chez les personnes qui en possédoient le germe,
et la faisoit contracter par les causes les plus légères ; mais, quelque forte qu’ait
été cette affection, les effets n’ont pu être comparés à ceux qui résultoient de la
communication des individus sains avec les malades, ou aux effets du contact des
objets contaminés. On a pu se convaincre de cette vérité par les ravages que la
peste a laits, en l’an 9 [1801], chez les fatalistes Musulmans.
Que l’on ne croie pourtant pas que le nom de peste ait beaucoup effrayé nos
soldats : ils étoient trop accoutumés à recevoir sans émotion toute sorte d’impressions;
leur sensibilité morale et physique étoit, pour ainsi dire, émoussée
par les chocs divers qu’elle avoit reçus dans les pénibles campagnes qu’ils avoient
déjà faites. Il eût donc été à desirer que, dès les premiers jours de l’invasion de
la peste, on eût présenté au militaire, toutefois sous les couleurs les moins défavorables,
le vrai caractère de cette maladie ; on auroit diminué le nombre des
victimes; au lieu que le soldat, imbu de l’opinion qui fut d’abord répandue que
cette maladie n’étoit pas pestilentielle, n’hésitoit pas, dans le besoin, de s’emparer
(1) G alien, Fabrice de H ilden, Plater, Ingrassias, Iadie respectoit tous ceux qui portoient des cautères bien
Paré et autres auteurs célèbres, assurent que, dans les établis,
contrées qu’ils ont vues ravagées par la peste, cette ma