
jusqu’au genou, où il se manifesta un charbon. De celui-ci partoient deux autres
fusées qui, en s’écartant, se terminoient, l’une à la malléole interne, et l’autre
sur-le trajet du tendon d’Achille, où elles produisirent deux autres charbons de la
même nature. On employa contre eux la méthode curative désignée plus haut,
et le malade fut conduit à la guérison après trois mois de traitement : mais ce qu’il y
a de très-remarquable, c’est que pendant les paroxismes de la maladie, qui durèrent
environ six semaines, toute la partie droite du corps fut paralysée. Ainsi ce militaire
fut privé, tout ce temps, de la vue de l’oeil droit, d’une partie du goût, de
l’ouïe, de l’odorat, du mouvement du bras, de l’avant-bras-, de, la fesse, de la
cuisse et de la jambe du même côté, lesquels se trouvoient presque atrophiés :
cependant tous ces accidens cessèrent avec la maladie, à la fin de la saison où
elle règne, et le malade recouvra bientôt l’usage de toutes ses facultés (1). Ce
phénomène prouve, d’une manière évidente, que le virus pestilentiel porte principalement
ses effets sur le système nerveux.
Avant notre départ d’Alexandrie pour la France, le général en chef Menou
fut attaqué de tous les symptômes de la peste, qui se développèrent chez lui d’une
manière lente et graduée. Il se plaignit d’abord de pesanteur à la tête, de gêne
dans la respiration, de lassitude, de foiblesse générale, avec engourdissement dans
les extrémités inférieures, sur tout à la gauche, de tiraillemens dans l’aine du
même côté : il étoit agité la nuit par des somnolences; et lorsqu’il s’assoupissoit,
il fàisoit des rêves sinistres : il avoit le pouls petit et accéléré.
Le général étoit dans cet état depuis trois jours; il avoit déjà fait usage de
quelques amers, lorsqu’il me fit appeler, pour la première fois, le 22 vendémiaire
au soir [14 octobre 1801]. I| me fit appeler de nouveau le 23 [iy octobre], à cinq
heures du matin, pour me montrer trois charbons de la grandeur d’un centime, qui
s’étoient formés, pendant la n u it, à la partie interne et supérieure de la jambe
gauche. II n’étoit point effrayé de cet accident; car étant à Rosette en l’an 7 [1799],
au moment où il devoit aller prendre le commandement de la Palestine, il avoit
été affecté d’un semblable charbon au bras gauche. Néanmoins il étoit inquiet et
dans un état de morosité et de tristesse. La prostration de ses forces, son regard
fixe, les douleurs de tête qui avoient augmenté, l’irrégularité du pouls, et la chaleur
vive qu’il ressentoit dans la région précordiale, me faisoient Craindre des suites funestes.
Le khamsyn ou les vents du sud commençoient à régner, et toute l’armée
étoit déjà partie, ou mettoit à la voile. Nous étions par conséquent dans l’alternative
de voir sa maladie faire des progrès rapides, de nous trouver dans une ville
infectée par mille causes différentes, au milieu des ennemis, et peut-être sans
secours, ou bien de transporter dans le vaisseau le germe de la peste. Cependant
je crus ce dernier parti le plus sage et le moins désavantageux : car j’avois fait isoler
dans la frégate l’appartement du général ; je devois m’y isoler moi-même, pour
pouvoir lui donner mes soins sans communiquer avec le reste de l'équipage, dans
la supposition que le mal vînt à empirer. J’avois encore tout lieu de croire que
(1) M. Boussenard, qui me remplaçoit au Kaire, m'a communiqué cette observation, et l'officier m’a certifié depuis
la vérité de tous ces faits.
l’éloignément du sol Égyptien, le changement d’air et le mouvement du vaisseau
donneroient une issue favorable à la maladie. D ’ailleurs nous rentrions en France
dans une saison où la peste ne peut se développer, sur-tout lorsque le froid
est vif et sec, comme au temps où nous y sommes arrivés ; et j’avois, outre cela,
formé le projet de nous faire relâcher dans une des îles de la Grèce, en cas que la
maladie prît un mauvais caractère. En conséquence, je pressai le général de partir,
en lui fiiisant connoître les dangers qu’il avoit à courir s’il mettoit le moindre délai à
son départ. II suivit mon conseil, et s’embarqua le 25 vendémiaire [ 17 octobre]
au soir. Le vaisseau mit à la voile le 26 [18 octobre], à la pointe du jour. Lés
cfiarbons s’étoient étendus pendant la nuit, et le lendemain tous les autres acci-
dens se trouvèrent aggravés.
Des premiers charbons qui s’étoient formés naissoient des lignes rougeâtres,
érysipélateuses, qui marchoient flexueusement en differens sens, de maniéré a parcourir
toute la surface interne et antérieure de la jambe jusqu aux malléoles. Ces
fusées morbifiques déterminèrent, de distance en distance, d autres petits charbons
d’un caractère semblable aux premiers. J’ai généralement remarque que les charbons
se manifestoient dans les régions du corps ou le tissu cellulaire est plus, serre,
tandis que les bubons avoient leur siège aux endroits pourvus d un tissu plus lâche,
tels que les aines, les aisselles, &c. On peut se rappeler que les charbons dont
fut affecté M. Charroy, lui étoient aussi survenus précisément aux endroits que
nous désignons.
Je me disposois à faire passer quelques grains de tartrite de potasse antimonié
au général Menou, et à remplir les autres indications, lorsque tout-a-coup
les vents du sud qui nous avoient éloignés de la cote d Afrique, passèrent au
nord-nord-ouest et devinrent très-forts. Le général fut aussitôt frappé du mal de
mer; il eut des vomissemens copieux de matières bilieuses, et de fortes évacuations
alvines, qui furent suivies de sueurs abondantes. Ces violentes secousses me
firent craindre un instant pour sa vie : cependant le calme s établit chez le malade,
après la cessation de l’ouragan ; les douleurs de tete disparurent, lé sommeil se
rétablit, et le général fut en état de recevoir quelques stomachiques. Laffection
gangréneuse des charbons s’étoit bornée ; et un cercle rougeâtre qui les cernoit,
m’annonçoit la suppuration prochaine et le retour des forces vitales.
J’appliquai sur les charbons, comme je l’avois déjà fait, 1 onguent de styrax,
saupoudré de camphre et de quinquina rouge, et sur toute la jambe, des compresses
de vin de Bordeaux camphré et ammoniace. Je.faisois faire usage intérieurement
des amers, du camphre, de l’opium, de la liqueur anodine d Hoffmann,
et du quinquina aux doses convenables et différemment variées selon les circonstances.
Peu de jours après, la suppuration fut établie dans les charbons, et les
escarres ne tardèrent pas à se détacher. Je pansai ensuite avec le vin miellé les
ulcères que la chute des escarres mit à découvert : ce moyen fut continué jusqu à
la cicatrisation, qui eut lieu avant notre arrivée en France. Les forces et les fonctions
du général en chef se rétablirent graduellement par la continuation de ce
traitement; et à notre arrivée à la quarantaine de Toulon, il étoit parfaitement