
Si vous avez des intérêts a démêler soit avec les principaux d’entre eux, soit
avec ceux de la dernière classe , vous éprouvez d’abord dans leur accueil quelque
chose de froid et de dédaigneux et un silence affecté ; ou s’ils viennent à vous
sourire, cest dans 1 espoir de vous tromper. Le mensonge leur est habituel, surtout
dans leurs rapports avec les fellâh et les Européens ; quelque habitude qu’ils
aient de mentir, ils ne le font jamais si volontiers et avec tant de succès que
s ils ont à traiter avec ces derniers.' On parle des vertus des Arabes, de leur
franchise, de leur foi religieuse pour leur parole., de leur penchant à l’hospitalité
: quoi qu’il en Soit de ces qualités,!] faut les chercher ailleurs que chez ceux
qui habitent l’Egypte; parmi ceux-ci,¡jamais elles ne balancent l’intérét privé. La
fausseté est leur arme la plus ordinaire; artifice, violence, rien ne leur coûte pour
l’exécution de leurs desseins, quand ils ont affaire à d’autres qu’à des Arabes..
Dans le temps de la fabrication du sucre, on reconnoxt de loin les'villages
dont je parle, au bruit des moulins, à'l’odeur de la mélasse, à la filmée des: chaudières
; mais, de près et en toute saison, on les distingue à coup sûr à la physionomie
des habitans. En effet, au premier homme que vous rencontrez, vous retrouvez
ces yeux vifs qui n’appartiennent qu’aux Arabes. Leur maintien, à l’aspect des gens
quils ne connoissent pas, est un peu embarrassé, comme il arrive à des voleurs
qu’on surprend; mais leurs- précautions sont incroyables, s’ils entendent parler
du passage de quelque troupe. A la première nouvelle, ils font rentrer et cacher
leurs bestiaux et leurs chevaux, ou les envoient dans le désert ; dès que l'on
arrive au milieu deux, ils gardent Je silence et demeurent immobiles ; à [’exception
du jeu de leur physionomie et des regards sombres et même sinistres que; lancent
leurs yeux. Cela doit s’entendre principalement des habitans des dernières classes,
bien que j’aie vu des cheykhs: dont on peut dire la même chose. Au reste,
mettant à part cet extérieur et cet accueil disgracieux, il fkut convenir qu’on a
trouvé souvent dans ces villages.plus de ressources et même de bonne volonté
que dans ceux des fellâh. Mais cela vient de plusieurs causes; c’est qu’il y existe
plus de cheykhs, et qu il sen trouve toujours quelqu’un qui se.met en avant et se
charge de fournir les provisions qu’on demande, pourvu qu'on paye.; en second
lieu, à égalité d’aversion des fellâh et des Arabes pour les Européens, les seconds
ont plus de richesses en vivres, en bestiaux, et plus de moyens de toüte espèce;
enfin les cheykhs paroissent avoir plus d’empire sur leurs paysans dans les villages
Arabes que dans les autres.
Les deux premières cultures des Arabes sont la canne à sucre et les fburrages,
tels que le helbeh (i), le barsym (2), &c., parce qu’ils ont plus-de chamèaux, dé
chevaux et de bestiaux. Le dourah, forge; le blé et les légumés ne viennent
qu’après. On trouve chez eux, par suite d’une culture mieux soignée, beaucoup
plus de bascules ou machines à arroser que-par-tout ailleurs; les hommes qui les
font mouvoir, semblent aussi plus durs à la fatigue. C’est pour l’irrigation de la
canne, du blé et de l’orge chetaouy, qu’ils entretiennent le plus de ces machines.
Ils ont aussi grand soin de leurs palmiers.
(0 Le fenu-grec [ trigonâla finum Cmcmn], | (,) Espèce de Trèfle {trifillum AUxmMnum].
; Les Arabes font beaucoup d’usage, dans la culture du dourah et même du blé,
d’un engrais connu sous le nom d’el-sebàkh ; ce sont les cendres et les poussières
qu’on tire des anciennes habitations, et qui renferment beaucoup de salpêtre : on
les tamise encore pour en tirer les médailles, les idoles et les antiques de toute
espèce qu’elles renferment. Les villages Arabes étant plus peuplés que les autres,
il s’y trouve plus d’hommes occupés à ce travail que chez les fellâh, qui, au reste,
font aussi grand cas et tirent également parti de cet engrais.
Les habitans des villages Arabes plantent des dattiers en abondance, ainsi qu’on
le voit à Beny-Hasan et près d’Antinoé; ils plantent aussi beaucoup d'acacias et
de napeca : mais je n’ai jamais vu de jardins dans les villages ; les Arabes ne
donnent rien au superflu, même à l’agrément. Us bâtissent presque toujours sur
la lisière des terres cultivées, ou même sur un sol déjà couvert de sables, comme
pour économiser le terrain cultivable.
Dans l’espace peu étendu que renferme la rive droite, les Arabes cultivateurs
ont pratiqué beaucoup de canaux et de dérivations du Nil, qu’ils creusent soigneusement;
ces canaux n’arrosent que les terres respectives de chaque village, comme
cela doit être, vu le peu de largeur de cëtespace; mais je n’y ai pas Vu de digues
entre un territoire et un autre; j’entends de digues principales, comme il en existe
tant sur la rive gauche (car il y en a toujours d’indispensables pour le dourah).
Je pense que ce défaut de digues provient de ce qu’il est très-facile d’entretenir
pour chaque village un ou deux canaux à peu de frais, et d’en arroser les terres
sans attendre les eaux qui peuvent venir des villages supérieurs. En second lieu,
les digues et leur entretien, leur rupture et leur réparation, seraient des sujets
continuels de dispute.
La principale industrie des Arabes de ces villages est celle qui se rapporte à
leur culture, c’est-à-dire, la fabrication du sucre (1) et celle de l’indigo; leurs
femmes filent de la laine, et ils en font faire dans leurs villages , par quelques
Chrétiens, ou fellâh qu’ils veulent bien y souffrir, des robes grossières de biche,
étoffe brune qui sert à l’habillement des paysans et des femmes : ceux d’entre
eux qui sont plus riches, achètent leurs robes, leurs schâls et leurs tarbouch (2),
dans les villes et les bourgades.
Leur plus grand commerce est celui du sucre et des dattes, qu’ils vont vendre au
vieux Kaire; ils réservent le blé , le dourah et l’orge, pour leur consommation ou
celle de leurs chevaux. Dans les marchés, ils vendent les bestiaux et les bêtes de
somme; ils vendent aussi de la laine et un peu de charbon de sount ou acacia.
Les cheykhs ont des renseignemens exacts sur l’intérieur des vallées; mais la
connoissance qu’ils en ont, ils la doivent aux Bédouins, qui communiquent tous
les jours avec eux pour se procurer les choses nécessaires à la vie. Par le moyen
des Arabes errans, ils connoissent les débouchés des -vallées et la marche des tor-
reris ou eaux pluviales, par conséquent tous les points où l’on trouve de l’eau ; ils
- (1) Ils fabriquent du sucre en assez grande quantité (2) Espèce de calotte rouge en laine; autour de la-
pour que le prix du qantâr n’excède guère 4 pataquès ;. quelle on roule le turban,
ce qui revient à 5 à 6 sous la livre, poids de marc.