
joint à d'autres familles : le plus puissant des cheykhs donne son nom à Ja tribu
que forment ces familles réunies, et il exerce sur toutes le pouvoir qu’il n’avoit
d'abord que sur ses parens. Son autorité est fort bornée quant aux individus ;
mais il a une assez grande influence sur les affaires d’un intérêt général : il ordonne
les déplacemens de la horde et désigne les campemcns ; il fait même la guerre ou
la paix ; droit dangereux, si son propre 'intérêt, lié intimement à celui de sa
tribu, ne l’empêchoit d’en abuser. Aucun traitement particulier n’est attaché à
sa dignité ; ses revenus, comme ceux des autres Arabes . consistent dans le produit
de ses troupeaux, la culture momentanée de quelques terres, sa part dans
les pillages et dans les droits de péage que .payent les caravanes qui passent sur
le territoire de sa tribu. Son pouvoir se règle sur l’usage ; il n’y a point de lois
qui le déterminent d’une manière fixe; et si ses richesses, si le nombre de ses
amis, de ses domestiques, le portoient à en abuser et pouvoient le garantir de
la vengeance que la vie du désert rend facile aux opprimés, on verroit bientôt
une foule de familles se détacher de lui et s’incorporer dans d’autres tribus.
G’est ainsi que des tribus nombreuses ont fini quelquefois par disparaître totalement
, tandis que d’autres, à peine connues, s’accroissoient avec rapidité.
Plus on y réfléchit, moins on voit de moyens d’oppression dans le gouvernement
des cheykhs; il n’existe point dans leurs camps de prisons où l’innocence
abandonnée puisse géinir confondue avec le crime ; il n’y a point là de sérail
où le souverain puisse cacher ses actions à tous les regards : le cheykh Arabe ,
sans gardes, sans cortège, passe sa vie en plein air; ses actions, ses discours, ont
pour témoins tous les hommes de sa tribu; il ne peut rien dérober à la censure
de l’opinion, il ne peut pas couvrir un abus de pouvoir du masque de l’intérêt
public, et ses sujets ne sont pas assez nombreux pour qu’il puisse, en les divisant
d’intérêts, les subjuguer les uns par les autres.
La vie privée d’un cheykh ne diffère de celle des autres Arabes que par une
nourriture un peu plus abondante, des vêtemens meilleurs, des armes plus choisies
; quoiqu’il ait des domestiques, on le voit nettoyer ses armes, donner à
manger à ses chevaux et les seller lui-même. Ses femmes et ses filles préparent
ses repas, filent ses vêtemens, les lavent au milieu du camp; elles vont, la cruche
sur la tête, chercher l’eau à la source voisine, ou traire leurs troupeaux. Telles
étoient ces moeurs antiques dont le divin Homère n’a pas dédaigné la peinture
fidèle; telle étoit encore cette vie patriarcale dont la Genèse nous a conservé
les naïfs et intéressans tableaux.
Nous avons dit que chaque tribu portoit le nom de son cheykh, mais c’est
en la considérant au moment de sa formation ou à quelque autre époque remarquable
: car ce nom ne change point à chaque génération ; il reste le même
jusqu’à ce qu’un cheykh, par sa. sagesse, par ses talens militaires, se fasse une
telle réputation qu’elle efface celle de ses prédécesseurs. Sous son gouvernement,
ses sujets deviennent plus riches, plus nombreux , plus redoutables; il en
a fait, en quelque sorte, un peuple nouveau ; on s’habitue insensiblement à
Jes désigner par le nom de celui qui les a tirés de l’obscurité, et ce nom finit
bientôt par remplacer tout - a - fait celui que l’on employoit précédemment.
On met ordinairement devant le nom de la tribu celui de beny, qui signifie
tnfans: ainsi, au lieu de dire la tribu des Ouâsel, on dira la tribu des Beny-Ouâsel (i).
Ce titre d’enfant que prennent indistinctement tous les Arabes, est encore une
suite du gouvernement paternel auquel ils sont soumis : quelle distance de ce
mot à celui d’esclave dont se servent la plupart des peuples !
Les différens de tout genre sont portés au tribunal du cheylch : mais son
pouvoir est plutôt celui d’un arbitre que d’un juge ; et quelque grave que
soit le crime, il prononce rarement la peine de mort. Voici les formes usitées.
On se rend auprès du cheykh, et on lui demande justice ; le cheykh s’assied
sur ses talons, à la manière du pays ; les contestans se placent devant lui et en
font autant: le cheykh leur demande le poignard qu’ils portent habituellement
à leur ceinture, et il le pose à terre; ensuite il écoute les prétentions de chacun.
L’arrangement qu’il propose est-il rejeté, il appelle auprès de lui une ou deux
personnes respectées par leur âge et leur caractère ; il leur expose l’affaire et les
engage à émettre leur opinion ; il consulteroit encore d'autres vieillards, si
cela devenoit nécessaire ; mais il est rare que la séance se prolonge autant ; les
spectateurs que la curiosité a attirés vers le lieu des débats, s’emparent ordinairement
du plaideur obstiné et l’emmènent avec eux, en lui disant : Allons, ru as
ton, tu as ton; c'cde, cède. Ils ont l’air d’amis caressans qui veulent obtenir par
la douceur ce que la sage vieillesse a décidé; mais, s’il persistoit dans sa résolution
, s’il refusoit d obéir à l’opinion publique, qui, chez eux, est le juge suprême,
il seroit chassé de la tribu, et ses propriétés confisquées.
Voilà pour les affaires purement civiles. S’il s’agissoit de vol ou de tout autre
délit qui, sans effusion de sang, eût cependant troublé la tranquillité publique ,
on procéderait de même, avec cette seule différence que, la faute constatée, la
sentence seroit exécutée de suite. Le coupable est ordinairement condamné à
payer une amende, ou à recevoir un certain nombre de coups de bâton, que
le-cheykh ne répugne pas à donner quelquefois lui-même. Tous les spectateurs
s’empressent, de l’aider : ils couchent l’homme condamné sur le ventre; ses pieds
sont passés dans deux anneaux de fer fixés vers le milieu d’un bâton ; deux hommes
en saisissent les extrémités et relèvent les jambes du patient ; ses genoux touchent
à terre, et le dessous de ses pieds se présente en l’air horizontalement, dans une
position fixe. C’est sur cette partie que l’on frappe avec un bâton un peu souple, ou
une espèce de fouet nommé lourbây, formé d’un morceau de peau d’éléphant ou
d’hippopotame.
Les boissons fermentées, les substances enivrantes, sont, chez les nations qui
en font usage, la source d’une foule de délits. Les crimes ont cette cause de moins
chez les Arabes, et cela contribue beaucoup à maintenir la tranquillité dans leurs
camps.
A l’ardeur avec laquelle ils se disputent pour les moindres choses, on est toujours
étonné que les coups ne succèdent point aux paroles ; mais leurs querelles
( i) Beny-Ouâsel, enfans d’Ouâsel. Les Israélites s’appeloient aussi Beny-Israël.