
contourne sur lui-même, jette quelques cris lugubres et expire tout-à-coup (i).
La mort offre un aspect moins effrayant, lorsque la maladie a été longue, et
que la constitution primitive du sujet est foible et débile. La peste a préférable-
ment attaqué les jeunes gens et les adultes, rarement les personnes avancées en
âge. Les sujets d’un tempérament flegmatique et gras y ont été plus exposés ; les
tempéramens secs ont été généralement plus épargnés.
Il paroît que le virus pestilentiel se porte principalement sur le système cérébral
et nerveux; et à raison de son intensité, les organes du sentiment et du mouvement
doivent perdre leurs fonctions. J’ai remarqué que ceux de la digestion
étoient les premiers affectés, et le plus gravement : aussi il se forme promptement,
dans les premières voies r des saburres qui par leurs effets compliquent la maladie.
C est ainsi quà cette première cause sédative se joint la putridité, qui coopère
à la destruction de toute la machine.
Plusieurs observations me portent à croire que ce virus pestilentiel peut se
conserver dans le système vivant, plus ou moins long-temps, lorsque la peste ne
s est pas déclarée d’une manière complète, ou que les crises en ont été imparfaites,
sur-tout lorsque les bubons ne se sont pas abcédés, ou que la suppuration en a
été supprimée par une cause quelconque : il est probable aussi que ce germe pestilentiel
agit à la manière des autres virus, tels que la petite vérole, &c.
L époque la plus favorable au développement de ce virus, est la saison où la
peste règne en Egypte, c’est-à-dire, celle du khamsyn, vents du sud qui durent
environ cinquante jours, et ont lieu avant et après l’équinoxe du printemps; tandis
que, dans les autres saisons, les personnes qui en sont affectées paroissent jouir d’une
bonne santé.
J ai vu beaucoup de militaires qui, ayant eu la peste à des degrés plus ou moins
forts, ont éprouvé, les années suivantes, pendant cette saison, des récidives qu’on
distingue de la peste elle-même par des symptômes qui non-seulement sont plus
légers, mais présentent encore des nuances différentes. La peste proprement dite
peut aussi se reproduire plusieurs fois, comme nous en avons vu un grand nombre
dexemples. Dans les récidives, les cicatrices des bubons s’ulcéroient et prenoienr
un caractère gangreneux chez quelques individus ; et cette altération locale étoit
accompagnée de la perte de l’appétit, de nausées, et quelquefois de vomissemens
de bile d un vert fonce, de pesanteur a la tête, de vertiges et de lassitude
générale : chez d autres, les bubons qui n’avoient point suppuré, se gonfloient
à la meme epoque, et formoient des tumeurs bleuâtres, indolentes, qui restoient
dans un état squirreux; ou bien elles suppuroient, et, dans ce dernier cas, la fluctuation
étoit precedee dune phlyctenc gangreneuse, qui indiquo.it la nécessité
d ouvrir promptement 1 abcès. Ces symptômes locaux étoient également accompagnés
de lassitude, de pesanteur à la tête, &c. J’en ai encore vu chez qui les
cicatrices des charbons prenoient une teinte noirâtre, causoient des tiraillemens
douloureux dans les parties subjacentes, et de la gêne dans les mouvemens.
(i.) M . Gros a. très-bien rendu ces phénomènes dans son superbe tableau de Jalîa.
De légers vomitifs et l’usage de stomachiques pendant quelques jours, suffi-
soient ordinairement pour faire disparaître ces affections; mais elles se reprodui-
soient souvent aux époques indiquées, avec les mêmes phénomènes. J’ai remarqué
que dans ces récidives il n’y a point de contagion, sans doute parce que la maladie
dégénère et perd de son vrai caractère, à mesure qu’on s’éloigne plus de
l’époque où la peste proprement dite a eu lieu, et des climats où elle est endémique.
La plupart des soldats qui en étoient attaqués, couchoient avec leurs camarades
dans les casernes, sans leur communiquer la maladie.
Parmi le grand nombre de personnes qui se sont trouvées dans le cas de ces
récidives, M. Leclerc, chirurgien de seconde classé, qui avoit contracté la peste
en Syrie, en produit un exemple frappant. Depuis cette campagne, il avoit éprouvé,
tous les ans, de légers retours pendant la saison où règne cette maladie; les bubons
qui s’étoient terminés chez lui par la résolution, se tuméfioient prodigieusement,
sur-tout celui du côté gauche, lequel gênoit alors les mouvemens de la cuisse,
et entretenoit la totalité du membre dans un état de maigreur et de faiblesse.
La première année, étant à Gyzeh, près du Kaire, il lui survint à la face une éruption
lépreuse d’un caractère très-malin, qui résista à tous les moyens que je mis
en usage pour la combattre, et qui disparut par le seul travail de la nature, à
l’époque où la saison de la peste finissoit. A Paris, dans la même saison, cet officier
de santé vit également ses bubons s’engorger ; mais il ne parut point d’autres
symptômes.
Je lui avois conseillé l’application de la potasse caustique ; il s’y refusa, et,'
malgré mon avis, il voulut partir pour Saint-Domingue. J’étois persuadé d’avance
qu’à raison de cette affection pestilentielle, il contracteroit facilement la fièvre
jaune, endémique dans ce climat, et avec laquelle la peste m’a paru avoir beaucoup
d’analogie. En effet, à peine fut-il arrivé dans cette contrée, qu’il fournit
une victime de plus à cette fièvre meurtrière.
Pendant la campagne de .Syrie, j’ai voulu rechercher, jusque dans les entrailles
des morts, les causes et les effets de la peste. Le premier cadavre dont je fis
l’ouverture, fut celui d’un volontaire âgé d’environ vingt-cinq ans, qui mourut
quelques heures après son entrée à l’hôpital des blessés à Jaffk, ayant pour principal
symptôme un charbon au bras gauche. Son corps étoit parsemé de p.été-
chies ; il exhaloit une odeur nauséabonde, que je ne supportais qu’ayec Ja plus
grande peine. Le bas-ventre étoit météorisé ; le grand épiploon jaunâtre et marqueté
de taches gangreneuses ; les intestins étoient boursouflés et ,de couleur brunâtre
; l’estomac étoit affaissé et gangrené dans plusieurs points correspondans au
pylore; le foie d’un volume plus considérable que dans l’état ordinaire; la vésicule
pleine d’une bile noire et fétide ; les poumons d’un blanc terne, entreçoiUpé de
lignes noirâtres ; Je coeur d’un rouge pâle; son tissu presque macéré, ¡se déchirant
facilement; les oreillettes et les ventricules pleins d’un sang noir et liquide; les
bronches remplies d’une liqueur roussâtre et écumeuse |,iJ.
(i) M . Betheil, chirurgien de seconde classe, jeune homme instruit et plein de zèle, qui mourut de la peste
à Jaiïa, m’aida à faire l’ouverture de ce corps.