
[Gabriel], Nous le priâmes de vouloir bien nous donner des leçons , et il
fut convenu entre nous, qu’il viendroit chaque jour nous faire chanter et nous
expliquer les principes et les règles de son art. Il nous tint parole, et fit plus
même qu’il ne nous avoit promis; car il nous apporta un traité de chant qu’il
nous dit être meilleur que celui que nous avions déjà. Le fait est qu’il y avoit
dedans plus de chants notés qu’il n’y en avoit dans le nôtre, mais il étoit beaucoup
moins étendu quant aux principes; et cetoit-là ce qui nous étoit le plus
nécessaire, puisque nous avions déjà le Dile Megas, qui contenoit vingt fois plus
de chants divers notés qu’il n’y en avoit dans le livre que Dom Guebraïl nous
offroit; cependant nous ne crûmes pas devoir le refuser, quoiqu’il nous parût
un peu cher.
La première leçon fut pour nous une sorte d’épreuve, que nous n’oublierons
de long-temps. Dom Guebraïl étoit âgé ; sa voix maigre, épuisée et tremblante,
avoit un son de fêlé, et, outre cela, il chantoit du nez avec une sorte d’affectation
et d’importance. Nous avions toutes les peines du monde à garder notre sang-
froid ; cependant nous nous efforcions de nous contenir dans les bornes que
nous prescrivoient l’honnêteté et la décence : mais, quand il exigea qua notre tour
nous 1 imitassions, nous n’eûmes plus fa force de dissimuler davantage ; regardant
cette proposition comme une plaisanterie de sa part, nous commençâmes par nous
en amuser. Nous avions bien déjà remarqué qu’en Ëgypte tous ceux qui chan-
toient, nasilloient extraordinairement ; mais nous étions bien éloignés de croire
que ce fut par goût, et que cet accent y fût recherché avec autant de soin que
nous en mettons en Europe à l’éviter. L’air et le ton sérieux de Dom Guebraïl,
qui insistoit toujours pour que nous chantassions à sa manière, nous persuadèrent
enfin qu’il n’y avoit pas pour nous d’autre alternative que de lui obéir ou
de renoncer pour toujours à apprendre la musique Grecque moderne.
Le vif désir que nous avions de connoître cette musique, l’emporta sur notre
répugnance à nasiller, et nous nous y déterminâmes enfin. Malgré nous, chaque
son partoit avec un éclat de rire fou qu’il nous étoit impossible de modérer;
et plus notre maître avoit l’air interdit de notre conduite, plus nous nous sentions
provoqués à rire. Nous avions beau nous en prendre à notre ridicule maladresse;
il semble que la contrainte même qui nous retient quand nous rions
involontairement et malgré nous des autres, est précisément ce qui leur décèle
davantage que c’est d’eux plutôt que de nous que nous rions.
Peu s’en fallut que Dom Guebraïl ne se fâchât ouvertement. Sa figure paroissoit
de plus étonnant, par les Musulmans eux-mêmes. Ceux-
ci ont une telle confiance dans les vertus miraculeuses de
S. George, qu’ils viennent fort souvent invoquer son
assistance et son secours, soit dans leurs maladies, soit
dans leurs malheurs; ils l’appellent el-Khadr, le vert,
parce qu’il est représenté sous cette couleur. C ’est surtout
dans l’église qui est au village de Bébé, que les
Musulmans l’appellent ainsi, lorsqu’ils lui adressent des
vceux' dans les dangers auxquels ils se trouvent exposés
sur le N il, par la force des courans q ui, descendant
de Gebel el-Tyr [la montagne des Oiseaux], vdîft se
briser contre les bords très-relevés du rivage, du coté de
Bébé, et y forment des tournans d’eau très-violens. Chaque
fois que les marins se voient en danger, ils- s’écrient,
Nous sommes sous ta protection , o Khadr el-Ahhdar, c’est-
à-dire, o le plus vert des verts ; ensuite ils font une quête
entre eux, au nom du saint de Dieu fouelyallait] , et
cette quête sert a acheter des bougies que l’on consacre
à S. George, et qu’on fait brûler sur son autel.
altérée, le dépit se manifestoit dans ses yeux; nous le voyions avec peine,
et nous aurions désiré pour tout au monde ne lui pas causer ce désagrément.
Il s’apercevoit aussi sans doute, par tous les égards que nous avions pour lui, que
nous n’avions pas l’intention de lui déplaire , et encore moins celle de l’offenser;
et cela le jetoit dans un embarras égal au nôtre, quoique dans un sens diamétralement
opposé.
Si nos leçons eussent toujours continué ainsi, nous n’aurions pas assurément
fait de grands progrès; mais, soit que notre maître se fût rendu plus indulgent,
ou que nous fussions nous-mêmes devenus plus dociles, tout se passa dans la
suite avec moins de sévérité de sa part- et plus de calme de la nôtre.
Dom Guebraïl n’étoit point dans l’usage de commencer par les principes.
Comme nous commissions déjà les notes de la musique Grecque, il nous fit
d’abord chanter, nous disant que, quand nous serions plus habiles, il nous ensei-
gneroit la théorie. Cette méthode a peut-être son avantage ; mais, ne pouvant
prévoir combien de temps nous aurions à donner à cette étude, nous étions bien
aises de faire marcher de front la théorie et la pratique. En conséquence, nous
arrêtions à chaque instant notre maître pour le prier de nous expliquer tout ce
qui seprésentoit que nous ne commissions pas; nous notions le chant ou nous le
lui faisions noter à lui-même en notes Grecques ; puis nous le traduisions sur-le-
champ, devant lui, en notes Européennes, ayant toujours soin d’ajouter au-dessus
l’explication que nous en avions reçue. Un autre jour, dans une autre circonstance,
nous redemandions de nouveau des éclaircissemens sur lés mêmes choses, et en son
absence nous comparions ces éclaircissemens avec l’explication précédente; puis
nous faisions derechef nos observations, si nous en trouvions à faire. Par ce moyen,
nous ne laissâmes pas subsister l’ombre du doute sur ce que nous apprîmes.
Une seule chose que nous n’avons pu connoître, et que notre maître ne nous
a expliquée que d’une manière fort vague, c’est la propriété et l’usage des grands
signes, qui sont aussi des notes de musique : il n’a jamais pu nous en rendre
raison que par des exemples chantés. Cela ne nous a pas trop étonnés ; nous
avions déjà causé le même embarras aux Éthiopiens et aux Arméniens, lorsque
nous leur avions demandé l’explication de certains signes que la pratique et
l’usage peuvent seuls faire bien connoître : nous aurions peut-etre ete nous-
mêmes aussi embarrassés qu’eux, si en Egypte quelques habitans de 1 Afrique ou de
l’Asie fussent venus nous engager à leur expliquer ce que signifient un trille, un
martellement, ou d’autres signes encore qui n’ont point de nom propre qu on
puisse rendre dans les langues étrangères, et que nous employons dans la pratique
soit de la musique vocale, soit de la musique instrumentale; ces choses-là,
ne se prêtant pas à l’analyse, ne peuvent guère s’expliquer que par des exemples;
et ces mêmes exemples ne peuvent être parfaitement bien compris que par les
musiciens de profession. Pour en revenir donc aux grands signes musicaux des
Grecs modernes, plusieurs savans de cette nation nous ont assuré qu ils étoient
peu connus aujourd’hui; il n’auroit donc pas été fort surprenant que notre maître
en eût ignoré la propriété ; ce qu’il y a de certain, c’est qu il n en est dit que