
Tels sont les abus et les injustices que commettent journellement les Arabes
propriétaires. Ces hommes sont fort riches et considérés dans le pays; mais cette
considération n’est due qu’à la terreur qu’ils inspirent. Qu’un Arabe ait raison ou
tort, qu il soit 1 agresseur ou non, toujours le cheykh de sa tribu défend sa querelle
avec autant de chaleur que pour la cause la plus juste, et il réunit tous ses moyens
pour le venger et le faire triompher.
Une violence a laquelle les fcllâh ne peuvent mettre un Irein, c’est celle que
commet une tribu quand elle vient Jouer des terres parmi eux. D’abord une portion
de la tribu vient camper dans un champ dont le fourrage promet l’abondance ;
une fois que le terrain convient aux Arabes et qu’ils y sont établis, ils entrent
en marché avec les cultivateurs pour le prix de la location : mais déjà une bonne
partie du fourrage est mangée par les chameaux et les chevaux, et les tentes sont
tendues par-tout. Quarrive-t-il ! le chef des Arabes propose un prix qui n’est
souvent que la dixième partie de la valeur, et le felhîh n’a pas d’autre parti que
d accepter, Jai vu par-tout de pareilles violences, et la plaine remplie de ces
camps partiels. Quon juge par-là,de l’avilissement des fellâh et de leur extrême
servitude ; ils gémissent dans les fatigues et dans les sueurs pour nourrir ces maîtres
insolens; ils manquent de vêtemens et de pain, et tout abonde chez les Arabes
qui les ont pillés. A peine se permettent-ils un murmure, ou, s’ils se plaignent,
c est tout bas. C’est une chose déplorable que <le voir des provinces entières
presque infestées dun bout à l’autre par les camps Arabes : en effet, les camps
y sont aussi fréquens que les villages; ils se recrutent sans cesse de nouveaux
cavaliers qui ne font point partie de la tribu, mais qui viennent y acquérir le
droit de pillage, parce que les cheykhs sont propriétaires. Aussi que de terrains
incultes et abandonnes dans 1 emplacement des tentes et dans leur voisinage1
Que de terrains ou les grains sont étouffés par les mauvaises herbes, parce que les
fellâh ont été contraints de fuir et qu’ils n’osent reparoître ni pour la récolte ni
au tanps des semailles!
Si les Arabes font cultiver quelque terre qui les intéresse, ils trouveront toujours
moyen de lui procurer l’inondation au détriment de leurs voisins, et contre
tous les usages reçus. Ils se transportent en armes sur une digue, et, sans attendre
que les terres supérieures soient suffisamment inondées, ils la rompent eux-mêmes
et ils font écouler les eaux sur leurs terres propres ; ensuite ils conservent ces
eaux, autant quil leur plaît, se souciant peu que les terres inférieures soient ou
ne soient pas arrosées.
S’ils ont besoin des eaux d’un canal, ils y feront autant de coupures qu’ils le
trouveront convenable, sans autorisation ni permission; en un mot, ils boucheront,
ouvriront, élargiront les canaux à volonté, feront ou déferont les digues,
suivant leurs intérêts, et cela sans aucune opposition, parce qu’ils sont p!us°forts
que la loi, et que pour eux seuls il n’y a pas de police. Il n’est pas nécessaire
d’ajouter que jamais ils ne partagent les frais de curage de canaux, de construction
de digues, ni autres (rais semblables, quoique ces travaux leur profitent plus
qu’à personne.
On est révolté, quand on voit ces nobles brigands se promener avec Insolence
sur les terres qu’ils ont ruinées, et camper autour des villages qu'ils ont dépeuplés.
A les voir parcourir à cheval la vallée dans tous les sens, on les prendroit pour
les seigneurs légitimes du pays. Quel mal n’ont-ils pas fait à l’industrie, en chassant
peu-à-peu des villages-tous les Chrétiens artisans! L’exemple en est àSâou,
à el-A’ryn, et dans presque tous les villages baignes par le canal Joseph. Grâce à la
présence de ces tyrans, la plupart des villages où ils dominent sont entièrement
abandonnés et presque tous détruits ; car ces Arabes ne cultivent ni ne bâtissent.
Si quelques terres de ces villages sont encore en culture, c’est que l’inondation
vient les arroser annuellement, et qu’il n’y faut aucun travail que l’ensemencement
et la récolte. Mais, en revanche, les fellâh sont contraints de venir de fort
loin à la ronde cultiver les terres qui appartiennent aux Arabes. Tel est le triste
tableau que présente cette partie de la haute Egypte ; dans la basse, les Arabes
sont bien moins puissans.
On peut demander quelle est l’occupation de ces nombreuses tribus. Le gros
de la troupe forme un grand camp principal où demeure le cheykh : mais beaucoup
de familles sont répandues isolément dans divers cantons, et forment de
petits camps composés de cinq à six tentes; là ils font paître les chameaux, les
ânes, les chevaux, les bestiaux. Plus de la moitié des hommes ne sont pas montés
à cheval, et ils s’occupent, comme on vient de le dire, à mener les troupeaux au
pâturage ; mais les cavaliers passent le temps à faire des promenades dans la plaine,
cherchant toujours quelque objet de rapine. Les jours des marchés publics, ils s’y
rendent armés, et y mènent leurs chameaux et leurs bestiaux, qu’ils échangent
contre du dourah, de l’orge, des dattes, du tabac, et quelques autres objets de
consommation journalière. Pour les dattes, ils en vendent souvent eux-mêmes
quand ils reviennent des Oasis, d’où ils en rapportent beaucoup en grandes caravanes
(i), ainsi que des abricots secs, du riz inférieur à celui du Delta, et différentes
provisions. Ces caravanes les occupent deux ou trois mois de l’année;
ils font principalement le voyage de la petite Oasis, qui est située à trois journées
au nord-ouest de Dalgé (2). C’est là qu’ils se retirent, quand ils sont poursuivis
en Égypte, ou bien pendant l’inondation. Souvent aussi, à l’époque du débordement,
ils se contentent de camper sur la limite du désert. Quand la paille est
rare en Égypie, ils vont aux Oasis, où ils nourrissent leurs chevaux de paille de
riz. Les Arabes du Fayoum font aussi ce voyage ; et outre les provisions dont
on a parlé plus haut, ils rapportent du sel gemme qu’ils exploitent dans les
montagnes voisines de cette province (3).
Dans leurs camps, ils font beaucoup d’élèves de chameaux et de chevaux ; ce
(1) Ces dattes sont sèches, mais assez belles, et elles chemin s’élève jusqu’à la hauteur de Bahâyeh. Plusieurs
coûtent trois à quatre pataquès le qantâr. autres chemins conduisent à el-Ouah : il y en a un en
' (2) Le chemin d’el-O uah ou la petite Oasis com - face de T ouneh, un autre vis-à-vis Beny-IChâled. D e ces
mence derrière N azlet - cheykh - A’bbâs, au-dessous de chemins il sort des branches qui conduisent à Behneseh
Serqné. 11 faut faire provision d’eau pour trois dans le pays m êm e, on trouve des sources. O utre jloeu rrsiz; et (a3u) Fayoum. Voyr^ tome J.er des Mémoires d’antiquités,
et les dattes, ce pays fournit de l’orge et du blé. Le p. $1.