
à l’arrondissement des Mahareb et sans les connoître, j’entendis beaucoup parler
des assassinats que les Arabes commettoient journellement, et je vis qu’il étoit
temps de joindre à ma foible escorte quelques Arabes du pays pour me protéger
et m escorter. Je louai donc à Darout une douzaine de ces cavaliers bien armés.
En route, je les questionnois souvent sur les vols et les violences que les Arabes
exerçoient dans la vallée, jusque sur le bord du N il, et près de Meylaouy ; jamais
je n’avois de réponse. Je vis un peu tard que je parlois à ceux mêmes qui faisoient
ce métier, et je m’en assurai par divers moyens. Alors quelle fut mon inquiétude!
Je metois livré moi-même aux brigands; souvent j’allois seul avec eux à quelque
distance dans le désert : mes instrumens et mes chevaux, peut-être aussi l’argent
qu’ils me croyoient sur moi, excitèrent plus d’une fois leur cupidité; cependant
ces honnêtes voleurs se contentèrent de leur paye et de ce qu’ils pouvoient
rapiner dans les villages ; heureux de pouvoir repaître abondamment et gratis
leurs chères jumens! Ces braves tremblèrent quand il fallut entrer dans la ville
de Minyeh , où ils craignoient les troupes Françaises ; mais leur contrat les y obli-
geqit.-Us sembloient marcher au supplice: aussi n’y entrèrent-ils que de nuit, et
ils repartirent promptement, sans être aperçus.
Tous les villages où sont établis les Mahareb, sont pauvres et dépeuplés, demi-
abattus et sans arbres (i) : à peine s’y trouve-t-il quelques fillâh pour cultiver,
non leurs propres terres, mais celles qui appartiennent aux Mahareb; car ces
derniers né cultivent point du tout par leurs mains. Pour eux, point de métier plus
noble que de vivre du bien d’autrui, sans peine ni travail, et point de plus méprisable
que celui de la charrue : le nom de fellâh est chez eux l’équivalent
d’un terme injurieux ; il signifie homme de boue, fait pour la fatigue, né pour
ramper et pour travailler à la nourriture des Arabes. Us portent si loin le mépris
pour la profession de cultivateur, qu’ils ne veulent point que l’on dégrade le nom
de Bédouin en l’appliquant à ceux d’entre eux qui ont pris le parti de cultiver par
leurs mains, tels que ceux de Tahâ et ceux de Reyremoun; ce sont de vils fellâh,
disent-ils, qui n’ont plus le sang Arabe.
Les Mesrâty ou Tahouy, autrement les Arabes de Tahâ, très-gros village
situé à quatre lieues au nord de Minyeh, y sont établis depuis quelques générations.
A l’opposé des autres Arabes, ils ont fait beaucoup de bien à l’agriculture.
Quelques-uns seulement sont restés gens de guerre, tous les autres sont cultivateurs
; et les terres ont le double avantage detre fort bien cultivées, et d’être
défendues par de braves cavaliers contre les violences des Arabes voisins. Us sont
en mauvaise intelligence avec ces derniers; mais, dans les querelles qui s’élèvent,
ils ont toujours le dessus. Je n’ai pas vu en Egypte de paysans plus heureux que
ceux de Tahâ; la liberté et l’abondance y régnent sous de bonnes lois et sous
le gouvernement d’une famille ajmée : aussi l’industrie et l’agriculture y prospèrent-
elles , et n’y a-t-il pas de village plus abondant en bestiaux et sur-tout en boeufs .point
de terres où les eaux soient mieux distribuées et les digues mieux entretenues.
(I) Les villages qui gémissent sous l'influence des Arabes, sont privés de palm iers, et ont les fait distinguer de loin. un aspect nu qui
Le cheykh A’iy Tahouy a lait ainsi de ce village l’un des plus riches de la province:
telle est l’influence d’un bon chef, tel est l'effet d’une résistance soutenue opposée
aux. vexations. Ces Arabes ont fourni milie ressources aux Français, plus facilement
que ne l’auroient pu faire vingt villages. Depuis long-temps ils ont cessé
de camper et de porter la robe blanche; leur costume est celui des cavaliers
fellâh, c’est-à-dire, une robe de laine brune: comme les autres Arabes, ils ont
aussi parmi eux des noirs,, qui sont d’excellens cavaliers. J’ai été le témoin d’une
querelle entre eux et les Chaouâdy, où j’ai reconnu qu’ils n’avoient point perdu
l’humeur guerrière pour être devenus cultivateurs; et je l’aurois appris à mes dépens,
si je n’étois parvenu à arrêter l’effusion du sang entre les deux partis. On auroit
de la peine à se faire une idée de la vitesse avec laquelle un des Arabes Tahouy se
disposa au combat; en un clin d’oeil, il releva ses longues manches, fit de son
turban une ceinture, la remplit de cartouches, coucha son ennemi en joue, et
alors il étoit seul contre dix.
Tous les Arabes dont il est question dans ce paragraphe (si j’en excepte les
Tahouy dont je viens de parler), professent à l’égard des fellâh cet orgueil excessif
qu’ils semblent avoir sucé avec le lait. Comme ils ne s’allient jamais avec
eux, ils croient conserver par-là un sang noble et pur, fait pour commander
à l’Egypte; il n’y a pas jusqu’aux enfans eux-mêmes que j’ai trouvés dans leurs
camps, qui ne partagent cette fierté. 11 faut convenir qu’elle est bien propre à leur
donner un sentiment de force et de supériorité sur les Égyptiens, et à les faire
réussir dans les entreprises les plus hardies ; de telles prétentions ne siéent pas
mal à des hommes aussi forts par leur nombre, leurs moeurs et leurs armes.
J’entrai une fois dans un des camps Aboukoraym : plusieurs Arabes curieux vinrent
s’asseoir à mes côtés et. causèrent familièrement avec moi et mon escorte ", mais
bientôt un des chefs de la tribu les emmena en leur faisant de vifs reproches. Alors
j’allai vers des enfans dont le vêtement m’avoit frappé; parmi eux étoit le fils du
cheykh, habillé d’une robe blanche très-fine et portant un beau tarbouch rouge et
des brodequins; comme je m’approchois de cet enfant, il me dit aussitôt d’un air
dédaigneux : Je suis Bédouin [ anâ Bedaouy J. J’ai trouvé chez les Gahmeh un
meilleur accueil : ils venoient au-devant de moi, et s’informoient avec curiosité
des nouvelles du Kaire ; mais il faut attribuer cet accueil à des motifs de crainte
et d’inquiétude.
On peut reconnoître les villages de fellâh où ces tribus dominent, en ce
que les habitans se montrent moins soumis à l’autorité et aux lois du pays, comme
si la protection des Arabes suffisoit pour les garantir de la peine duc à la rébellion.
Ce sont toujours ces villages qui ont acquitté leurs contributions les derniers
, et qui ont commencé les révoltes. Les troupes du Gouvernement y sont
mal accueillies; et quand ces malheureux prodiguent leurs biens aux tribus Arabes
avec tant d’aveuglement, ils ont la témérité de refuser le nécessaire aux troupes qui
passent chez eux ; espérant échapper à des maîtres éloignésg et non à des tyrans
qui, semblables au vautour de Prométhée , ne quittent jamais leur proie d’un
instant. Dans la province de Minyeh, de forts villages, tels que Darout-el-Cheryf,
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