
Bibles écrites en ancien hébreu, c’est-à-dire, écrites sans points voyelles ou
diacritiques. On garde une Bible écrite ainsi, dans la synagogue du Kaire, appelée
Misry; on en garde une semblable dans celle qu’on appelle Rokhaym el-Karpoufy,
du nom de son fondateur. Il y en a aussi une dans la synagogue située au vieux
Kaire, et connue sous le nom de synagogue de Ben Eya sofer, c’est-à-dire,
du fils d‘Esdras l'écrivain (i); ainsi appelée, parce qu’on prétend que cette Bible
a été écrite de la main même du grand pontife Esdras. On nous a dit qu’il y
avoit encore à Mehallet, près de Mansourah, une Bible fort ancienne, écrite
comme les précédentes, mais sur du cuivre; ce qui a fait donner à cette synagogue
le nom de Sefer nahas, c’est-à-dire, livre de cuivre.
Quelles que soient l’antiquité des rites des Juifs d’Egypte et celle du style
de leurs chants religieux, il est certain au moins que la mélodie en est fort différente
de celle qu’ont adoptée les Juifs d’Europe, et que leurs accens musicaux,
quoique portant le même nom qu’on leur donne par-tout, sont cependant
formés, en Egypte, d’inflexions de voix différentes de celles dont ces mêmes
accens se composent ailleurs.
A r t i c l e III.
De la Mélodie du Chant et des Accens musicaux des Juifs d’Égypte.
Nous ne donnerions qu’une idée fort imparfaite de la mélodie du chant des
Juifs d’Égypte, si nous nous bornions à en offrir un seul exemple, comme on
la fait à l’égard des Juifs d’Allemagne, d’Italie, d’Espagne, &c. (2): car, comme
nous lavons déjà observé, le chant propre à chaque livre de la Bible ayant un
caractère particulier et très-distinct de celui des autres, si nous choisissions notre
exemple parmi les chants de tel caractère, nous laisserions nécessairement
ignorer quel est le style de la mélodie des chants d’un caractère différent ; et si
nous voulions donner autant d’exemples de ces chants qu’il y a de livres dans la
Bible auxquels on a consacré un genre particulier de mélodie, on en trouveroit
(1) Les Juifs assurent que cet écrivain, nommé Esdras,
fut le grand pontife Esdras lui-même, celui qui, 467 ans
avant J. C ., recueillit les livres canoniques de la Bible,
les purgea des fautes qui s’y étoient glissées par l’ignorance
des copistes Juifs, lesquels, depuis la captivité de
Babylone, avoient oublié l’usage de leur langue maternelle,
et qu’il partagea le texte de la Bible en vingt-deux
livrés, selon le nombre des lettres Hébraïques.
Au milieu de la synagogue de Ben E^ra sofer-, on
voit encore un pupitre ruiné de vétusté et presque entièrement
abattu, près duquel on rapporte qu’Esdras
fàisoit sa prière. Au haut de ce pupitre est une armoire
destinee a renfermer une Bible en volume, c’est-à-dire
roulée, et cette Bible est, à ce qu’on croit, celle-là
même qui fut écrite de la main d’Esdras. On monte à
s’empresse d’y entretenir, par le respect qu’inspirent ce
monument et le livre sacré qu’il renferme. Les malades
se font porter dans cette synagogue, et couchent au pied
du pupitre pendant deux ou trois jours. Ceux qui viennent
de loin trouvent à se loger dans des appartémens qui sont
au-dessus de la synagogue, quand il n’y a pas.de place
au-dedans; ils restent dans l’un ou l’autre de ces appartenons
jusqu’à ce que leur tour pour coucher près du pupitre
arrive. Les chambres qu’ils occupent en attendant, sont
grandes et commodes; il y en a trois avec une cuisine. Quelquefois
les étrangers y demeurent pendant huit jours.
(2) Voyei la Grammaire Hébraïque et Chaldaïque,
&c. par Pierre Guarin [ Grammatica Hebraïca et Chal-
daica, ¿ f Ci Lutetia: Parisiorum, ¡y26 , 2 vol, in-qfi-], le
Traité intitule 1 ........................................................ v n monte a i ratte sur la musique, intitulé Ars mmaaggnnaa, ccoonnssoonnii eet
cette armoire par une échelle roulante en bols, haute de dhsom, par Kircher, et plusieurs autres ouvrages sent
neuf a dix pieds. Cette armoire est perpétuellement en- blables.
tourée de lampes et de bougies allumées, que chacun
sans doute le nombre trop grand : pour éviter l’un et l’autre inconvénient, nolis
nous sotnmes donc déterminés à rendre compte seulement de ce que nous avons
remarqué à cet égard dans une des plus grandes solennités parmi les Juifs.
Le 21 nivôse, an 8 de la République (i), nous fûmes conduits à la synagogue
Misry, par un Juif interprète du général Dugua, alors commandant de
la ville du Kaire. Dès que chacun se fut revêtu des ornemens d’usage en pareille
circonstance et eut pris sa place, on commença par un chapitre du Pentateuque,
qui fut exécuté sur un ton soutenu , mais doux ; les modulations, quoique sensibles,
se succédoient, sans qu’il y eût d’autre cadence de repos bien marquée, que
celle qui se faisoit dans le premier ton, auquel on revenoit à la fin de chaque
phrase, au moins à en juger suivant les principes de notre musique. Ce chant
se renfermoit dans l’étendue d’une sixte mineure, et le mouvement, en étoit très-
modéré. On fit ensuite une prière expiatoire, pour obtenir le pardon de ne pas
faire le sacrifice du mouton. Lé chant de cette prière fut plus énergique que le
premier : la mélodie n’en étoit cependant composée que de sept sons différens;
mais ce qui en rendoit l’expression plus triste et plus plaintive, c’est qu’ils étoient
en mode mineur, et qu’ils répondoient aux sons suivans, combinés de diverses
manières :
Ces sons, selon notre système, seroient dans le mode mineur; ils sélevéroient
à une tierce mineure au-dessus de la tonique, et descendroient dune quinte juste
au-dessous : or, de quelque manière qu’on veuille combiner ces sept sons, à moins
qu’on ne le fasse avec une légéreté et une précipitation affectées, il est presque
impossible que le chant qui en résulte n’ait pas une expression de douleur et de
plainte.
Enfin cette cérémonie fut terminée par le cantique de Moïse après le passage
de la mer Rouge : le mouvement et la mélodie de ce cantique furent plus vifs
et plus gais que ceux des autres chants, quoique la modulation en fût encore
dans un ton mineur.
Il nous est donc démontré par l’expérience, que la différence du style dans
le chant des Juifs ne change rien au caractère particulier de la mélodie qui, de
temps immémorial, a été consacrée à chacun des livres de la. Bible ; et nous
avons la certitude que les Juifs d’Égypte n’ont pas cessé, jusquà ce jour, de donner
à chacune de leurs diverses espèces de chants, une vérité dexpression qui ne
permet pas de douter un seul instant qu’ils n’aient apporté les plus grands soins
à leur conserver le caractère qui leur est propre.
L’explication et les exemples que nous allons donner des accens musicaux des
Juifs d’Égypte, achèveront de faire connoître ce qu’il importe le plus de savoir,
relativement au style de chant quils ont adopte.
(i) Samedi 1 1 janvier 1800.