
l’argent qu’il a ou qu’ils peuvent en espérer ; et s’il en manque, il trouve en eux
des hommes inaccessibles et impitoyables. J ’ai vu les malheureux Alexandrins «
livrés à une horrible famine, implorer d’eux, presque à genoux et l’argent à la
main, quelques mesures de blé pour faire vivre leurs familles à peine pendant deux
jours ; mais les Arabes refusoient pour un médin. Le coeur d’un Bédouin est un
rocher que l’or Seul peut amollir.
Les Arabes errans, en guerre ou en paix avec les maîtres du pays, conservent
toujours avec quelques cheykhs de village certaines relations qui leur assurent
des subsistances et des secours cachés ; c’est-à-dire que ceux-ci se prêtent à recéler
leurs bagages, leurs grains et leurs effets. Peut-être un cheykh garde-t-il chez lui
ce que. ces Arabes lui ont pris la veille à lui-même ; mais c’est ainsi que les fellâli
sont forcés de baiser la main qui les assassine. Je les ai entendus appeler bons,
honnêtes, ceux des Arabes qui ne les tuent pas et se contentent de les piller.
Cet abus des dépôts secrets que reçoivent les cheykhs, est un des plus importans
à détruire. J ’ai vu de ces hommes, assez aveugles pour être martyrs de leur parole,
conserver les biens des Arabes au prix de leurs propres biens, au prix de leur
liberté; j’en ai vu même braver une peine infamante, recevoir long-temps le
supplice de la bastonnade, avant d’avouer les dépôts dont ils étoient chargés. Ce
n’est pas là de l’héroïsme, et je n’admire point cette fidélité à des promesses arrachées
par la terreur : mais je plains leur erreur et leur foiblesse ; je les plains de se
trouver presque obligés par leur situation précaire à desservir le Gouvernement
et à protéger ses ennemis. On souffre à voir des punitions si cruelles et si humiliantes
infligées à des vieillards vénérables, à des hommes qui sont juges, prêtres
et seigneurs a-Ja-fois dans le lieu où ils commandent. Me trouvant le témoin de
pareilles scènes, j’espérois du moins que des exemples de sévérité désabuseroient
les cheykhs, et pourroient les éclairer sur leur véritable intérêt: cet intérêt n’est
pas de secourir des vagabonds qui se succèdent et qui viennent les piller tour à
tour, mais de s’attacher au Gouvernement qui est toujours le même, et de réclamer
ensuite son appui contre les brigands ; les impositions qu’ils acquittent
leur donnent droit à cette protection.
Mais tel est l’état des choses, qu’un cheykh el-beled fait successivement bon
accueil aux troupes qui passent dans son village pour aller à la poursuite des
Arabes, et à ces mêmes Arabes qui y repassent ensuite; trop heureux s’il n’est
pas puni par les deux partis de les avoir accueillis l’un après l’autre! Je trouvai
une fois à Echment une vingtaine d’Arabes connus par leurs pillages ; quand
ils virent arriver nos premiers soldats, ils sortirent du village et remontèrent
tous à cheval : on étoit trop près pour ne pas se disposer au combat ; ils se serrèrent
entre eux, tirèrent leurs fusils de derrière le dos et les posèrent droits sur
le genou en signe de guerre, puis ils défilèrent avec fierté deux à deux. Comme
il ny avoit alors que sept à huit soldats de réunis et que l’on étoit embarrassé
des bagages, on fut contraint de les laisser partir sans les poursuivre, et d’attendre
une autre occasion pour châtier ces maraudeurs. .Les cheykhs du village vinrent
aussitôt yers nous, et nous firent une excellente réception, la même qu’ils venoient
de faire aux Arabes, et ils nous dirent d’eux autant de mal que sans doute ils leur
en avoient dit sur notre compte.
On a vu que les Arabes errans nourrissent le plus souvent leurs chevaux et
leurs bestiaux, sur le bord du désert, avec les herbages qui s’y trouvent; mais
c’est quand ils ne peuvent pas piller les fourrages de la campagne, qu’ils ne sont
pas assez nombreux pour s’y établir, et qu’ils craignent quelque résistance. Dans
l’autre cas, ils ne manquent jamais de fourrager; ils ne' respectent rien; ils font
passer leurs chevaux sur les grains jeunes ou en épi , et leur font manger le blé
ou l’orge en herbe : c’est un contraste singulier que de voir le dégât que font leurs
jumelis lâchées dans les blés et le trèfle, et un peu plus loin, le cheval d’un cheykh
de village attaché à un pieu auprès des broussailles. Il arrive quelquefois que cette
tyrannie indigne les habitans : alors, s’ils ont dans leur village quelques cavaliers,
ils fondent sur les Arabes, et ceux-ci ne manquent presque jamais de fitir. Mais,
si les Arabes ont perdu un homme dans l’affaire, voilà une querelle interminable ;
les parens du mort viennent en force demander justice : on la refuse ; on en vient
encore aux mains, et ensuite, de part et d’autre, suivant l’occasion, on s’assassine
individuellement. Le meurtre d’un seul Arabe dans un village peut mettre celui-ci
en butte à la persécution de toute une tribu pendant plusieurs années ; et il faut
qu’il la satisfasse promptement, s’il ne veut pas se voir anéanti. Combien ai-je vu
de villages dans ce cas-là, qui aujourd’hui ne présentent plus que des ruines et sont
sans habitans, pour avoir osé soutenir une querelle où les Arabes étoient les
agresseurs !
Quand vient l’inondation, les Arabes errans se retirent tout-à-fàit de la plaine
durant trois mois; ce qui fait pour eux le temps le plus misérable et le plus triste
de toute l’année. La grande chaleur du désert, d’où ils ne peuvent plus sortir,
n’est tempérée par rien ; il faut que leurs bestiaux broutent les tamariscs; encore
n’y en a-t-il pas toujours. Ils sont forcés, pendant ce temps, de donner de l’orge
àjeurs chevaux; mais sur les douze mois de l’année, il y en a plus de huit où
cela n’arrive pas.
Après l’inondation finie , le dourah ne tarde pas à mûrir ; c’est alors que
commencent les excursions. Malheur aux villages trop foibles pour défendre leur
récolte! car le dourah étant le, pain des Arabes aussi-bien que des fellâh, c’est
aux premiers, comme aux plus forts, qu’il finit par appartenir, au moins en
partie.
La nourriture des Arabes errans est, en général, plus mauvaise que celle des
autres. Pour la plupart, ils sont mal vêtus, leur teint est plus hâlé, ils sont aussi plus
durs à la fatigue; en général, ils ont la physionomie plus ingrate, toujours
fausse et méchante. Les cavaliers sont tous habillés en blanc, les femmes et les
piétons en brun. On voit. dans leurs camps beaucoup d’hommes qui ont un
bandeau sur les yeux, comme dans les villes de l’Égypte : car c’est une erreur
de croire qu’ils ne sont pas sujets à l’ophtalmie. Ils ne font rien pour s’en guérir,
et ils continuent de monter à cheval et de coucher à la rosée,'comme à l’ordinaire.
Ces Arabes n’ont point d’occupation fixe, étant toujours en mouvement,
. F f f f > É. M.