
VIII. D u Bahr-Yousef, considéré comme un ancien bras du N il.
N o u s avons passé en revue tous les écrivains anciens qui ont traité du lac de
Moeris, et chacun de leurs passages a confirmé l’emplacement que nous lui assignons.
L examen du Bahr-Yousef apportera encore des preuves à l’appui de cette
opinion, et conduira naturellement à discuter celle de Gibert.
Tout porte à croire qu’une branche du Nil a coulé, dans l’origine, sur le revers
de la colline de Libye : les témoignages des historiens et l’état actuel de l’Égypte
concourent pour rendre ce sentiment vraisemblable. En effet, on suit les traces
de cette branche depuis la hauteur de Qéné jusqu’aux limites inférieures de la
province de Gyzeh. Au-dessous de Hou, 1 ancienne Diospolisparva, sort du Nil
un canal qui va baigner les ruines d’Abydus, les murs de Syout, et se jette près
del-Badramân dans le Bahr-Yousef, après avoir reçu plusieurs fois divers canaux
du Nil. Pendant ce trajet, il prend divers noms suivant son importance. Dans
beaucoup de points, il est réduit à un ruisseau ; dans d’autres, il se perd parmi
une foule de branches ( i ) , qui sont les traces des courans de l’inondation. Le canal
de Joseph continue ensuite jusqu’au Fayoum en bordant la chaîne de Libye, après
quoi il suit le bord de cette montagne et passe à Atamneh, sous un pont qui est
sur la route du Kaire au Fayoum; de là, il côtoie les pyramides de Saqqarah,
celles de Gyzeh, et va enfin arroser la Bahyreh après avoir reçu de nouvelles eaux.
Le P. Sicard a connu le cours de ce canal. D ’Anville l’appelle Khalyg el-Gharbyeh
ou Canal occidental, et le conduit jusqu’au lac Maréotis (2]. Ce qui confirme l’existence
dun cours d’eau continu dans tout l’espace que je viens d’indiquer, c’est
qu on retrouve le nom de Bahr-Yousef Axas cette partie inférieure de l’Égypte (2).
Voilà donc une ancienne branche du Nil, la même, sans doute, que le Lycus des
anciens, coulant dans la Thébaïde, et qui portoit le nom de fleuve Achéron dans
la plaine de Memphis : or il est à remarquer que Strabon la désigne clairement et
à ne pas la méconnoître, au moins pour ce qui regarde le canal de Joseph.
« Après le Castellum Hermopolitanum[\Hermopolitana Phylace de d’Anville), vient
■» le Castellum Thehàicum (Thebaica Phylace) destiné à la garde de la Thébaïde, et
» le canal qui conduit à Tanis (4). «
Les ruines de Tanis se retrouvent à Touné, village placé à l’ouest du Bahr-
Yousef, et où j ai vu des colonnes avec divers restes d’antiquités. Quant au Castellum
Thebaicum, son emplacement répond à Darout el-Cheryf, qui est près de la
tête du canal : il est donc évident que le canal de Joseph est le même que celui
dont parle Strabon. Mais qui ne le reconnoîtroit pas dans cet autre passage! «(<) Le
» N il s écoule , pendant l’espace de quatre mille stades (6), dans une même
(1) Voyci la Carte d’Égypte. _ formation à nn grand courant. (D é c a d e Égyptienne,
(2) D ’A n v ille , Mémoires sur l’Egypte,^», r j i . t. I I , p . j o 6. )
(3) Le général Andréossy, en parcourant la province (4) Strab. th . X V I I . ( V oyez infrà,p . i ,j .)
de G y zeh , a reconnu, sur un espace de trente lieues, la (5) Strab. I. X V I I . ( V o y e z infrà,p. u 2 .)
trace d’un bas-fond considérable qui règne le long de la (6) C ’est-à-dire, de Syène jusqu’au Delta.
colline Libyque, et dont il attribue avec vraisemblance la
” d,rection et dans “ lk “ 'lues si ce n’est qu’il est entrecoupé de temps en
» temps par des îles, dont la principale est celle qui renferme la préfecture
» Héracléotique, ou bien quand il est détourné par un large canal dans un grand
as lac et dans un pays qu’il arrose, tel que celui qui porte (i) les eaux dans la prêta
fecture d’Arsinoé et le lac de Moeris, et tel que les autres canaux qui vont se
» jeter dans le lac Maréotis (2). »
On voit que Strabon caractérise bien le Bahr-Yousef, puisqu’il n’y a que ce canal
qui arrose le nome Arsinoïte ; on voit aussi qu’il le distingue nettement du lac de
Moeris, dont par là il fixe en même temps la position. C e qu’il ajoute ailleurs n’est
pas moins positif :
« Après le nome d Aphroditopolis [Atfÿhyeh] vient la préfecture Héracléo-
» tique, dans une grande île, le long de laquelle se trouve, sur la droite, vers
y> la préfecture Libyque ou Arsinoïte, un canal qui a deux branches; ce qui inter-
» rompt dans une certaine partie la continuité de l’île (3). »
Il est clair, par cette description, que l’île du nome Héracléotique est celle
formée par le N il, d une part, et le Bahr-Yousef, de l’autre, jusqu’à Zâouy, et que
1 interruption quelle éprouve est à la gorge du Fayoum par le canal qui y pénètre
a ce point. Ce canal etablissoit une communication entre les deux nomes; et sans
lui, cette île Héracléotique eût été fermée de toutes parts : quant à ses deux branches
et embouchures, il est très-probable qu’il sagit de celle qui va dans le Fayoum et
de celle qui se dirige sur Zâouy.
Concluons que Strabon regardoit le canal nommé aujourd’hui Bahr-Yousef, et
les canaux suivans jusqu’au lac Maréotis, comme formant un bras du Nil, comme
une des dérivations qui divisent ce fleuve et rendent son lit discontinu.
Si je me suis arrête sur ces passages de Strabon, c’est que leur sens ne se présente
pas clairement , à moins qu’on ne connoisse bien le local actuel par soi-même, et
aussi parce qu’on ne les avoit pas appliqués à l’étude de l’Égypte, bien qu’ils ne
soient pas sans importance pour l’ancienne géographie.
IX . Opinions des Critiques.
L es témoignages de Strabon que je viens d’exposer, ne sont pas moins utiles
pour apprécier l’opinion de Gibert. Le célèbre d’Anville venoit de publier la
sienne, lorsque Gibert, frappé des difficultés et des contradictions qui s’y rencontrent,
en proposa une autre où l’on trouve, en apparence, plus de conformité
avec les descriptions des anciens ; jusqu’alors on n’avoit encore rien trouvé qui
pût répondre à la grande étendue que les anciens donnent au lac de Moeris :
Gibert crut trouver dans le Bahr-Yousef tous les rapports nécessaires, Les raisons
qu il apporte peuvent se réduire à cinq principales (4) :
(1) II y a dans le grec ttoiovohç, et dans la traduction
Latine de Xylander, inçludit ; celle-ci n’est pas fidèle: mais
on ne peut dire non plus, comme il y a dans le g rec, que
le canal form e la préfecture d’Arsinoé et le lac de Moeris.
(2) Traduction littérale.
(3) Strab. /. x v i i . ( V o y e z infrà, p . riz. )
(4) Mémoires de l’A cadémie des inscriptions et belles-
Iettres, t. X X V I I I , p . z z j.