
peuples, ainsi que les hommes, pris en particulier, adoptent avec avidité les
apparences les moins probables d’une antique et honorable origine ; après avoir
trompe les autres, on finit par se tromper soi-même : l’erreur qui plaît ne paroît
bientôt plus une erreur.
L histoire d Abraham, telle que nous la lisons dans les livres des Hébreux, s’accorde,
dans les points les plus essentiels, avec les écrits des auteurs Arabes et Persans ;
mais, tandis que la Genèse présente le tableau naïf et fidèle de la vie d’un cheykh du
désert, ceux-ci y ont mêlé les fables les plus absurdes. Ainsi, selon eux, Abraham,
venu au monde, refuse le sein de sa mère, et trouve dans ses doigts une nourriture
miraculeuse ; de 1 un découle du lait, et de l’autre du miel : à quinze mois,
il a la stature d un homme de quinze ans, et la sagesse,. le savoir de l’âge mûr.
Devenu le refuge des pauvres, et ayant épuisé ses greniers par de nombreuses aumônes,
le sable se change pour lui en farine. Dieu lui ordonne de prendre quatre
oiseaux, de les mettre en pièces, d en diviser les morceaux sur quatre montagnes,
et de les appeler ; les oiseaux, à sa voix, se reforment aussitôt, et volent vers lui.
Jeté dans une fournaise, le feu le caresse au lieu de le dévorer.
Mais, au milieu de tous ces contes puérils, enfantés par l’imagination déréglée
des Orientaux, il est un morceau remarquable par sa noble simplicité et le sublime
du dogme qu il consacre. « Abraham, encore enfant, y est-il dit, marchant pendant
» la nuit avec son père, vit au ciel des étoiles, et, entre autres, celle de Vénus, que
» plusieurs adoioifent, et il pensa que ce pouvoit être le Dieu et le Seigneur du
*> monde; mais, après quelque temps et quelques réflexions, il dit en lui-même :
» Je vois que cette étoile se couche et disparoît; ce n’est donc pas ici le maître
» de 1 univers. II considéra aussi la lune dans son plein, et dit : Voici peut-être
» le créateur de toutes choses, et par conséquent mon Seigneur. Mais, l’ayant vue
» passer sous l’horizon comme les autres astres, il en porta le même jugement.
» S étant occupé ainsi à observer et à réfléchir tout le reste de la nuit, il se trouva
» proche de Babylone au lever du soleil, et il vit une infinité de gens qui se
» prostemoient et adoraient cet astre ; ce-qui lui fit dire : Voilà certainement un
» etre merveilleux, et je le prendrais pour le créateur et le maître de toute la
» nature : mais je m’aperçois qu’il décline et prend la route du couchant aussi
» bien que les autres ; il n est donc ni mon créateur, ni mon Seigneur, ni mon
» Dieu. Abraham vit ensuite Nembrod assis sur un trône fort élevé, autour
» duquel etoient rangés, suivant leurs dignités, une troupe de beaux esclaves de
35 ^ et 1 auti e sexe. Abraham demanda aussitôt quel étoit ce personnage aussi
» éleve au-dessus des autres; et son père lui répondit que c’étoit le seigneur de
» tous ceux qu il voyoit autour de lui, et que tous ces gens-ià le reconnoissoient
» pour leur dieu. Abraham, considérant alors Nembrod, qui étoit fort laid, leur
» dit : Comment se peut-il faire que celui que vous appelez votre dieu, ait fait
» des créatures plus belles que lui ! Ce fut la première occasion qu'Abraham
” Prit de désabuser son père de l’idolâtrie, et de lui prêcher l’unité de Dieu,
» créateur de toutes choses ( 1 ). »
( i ) D ’Herbelot, Bibliothèque Orientale.
SECTION II.
D es Hébreux ju sq u ’à l ’époque de leur entrée en Egypte (1).
L es Hébreux, à l’époque la plus reculée de leur histoire, faisoient partie de ces
peuples nomades qui, sous des noms différens, mais avec des moeurs semblables,
n’ont jamais cessé de posséder quelques cantons entre l’Euphrate et le Nil.
Ils tiroient leur nom d’Héber, l’un des ancêtres d’Abraham ; et cette coutume
de prendre le nom d’un des anciens chefs de la nation, et de s’appeler ses enfans,
s’est conservée chez les Arabes modernes.
Livrés, comme les Bédouins,à la vie pastorale, et formant, comme eux, des
établissemens agricoles de peu de durée, les Hébreux quittèrent la Chaldée pour
se porter dans la partie de la Mésopotamie qui dépendoit de la Syrie ; ils étoient
alors idolâtres, et Tharé, père d’Abraham, de Nachor et d’Aran, étoit à la tête
de leurs tribus. A sa mort, la nation se divisa : les uns restèrent en Mésopotamie,
sous le gouvernement de Nachor; les autres 'suivirent au-delà de l’Euplirate
Abraham et L ot, fils d’Aran. De semblables séparations ont lieu fréquemment chez
les peuples nomades ; et aux motifs qiii les y déterminent ordinairement, pouvoit
se joindre ici celui de la nouvelle religion qu’avoit conçue Abraham, religion qui,
en effet, ne fut point adoptée par les Hébreux qui restèrent en Mésopotamie. Ce
motif est indiqué dans la Genèse ; on y voit que c’est pour obéir à une inspiration
divine qu’Abraham se sépara de son frère (2). Les traditions Arabes et Persanes sont
en cela assez conformes au Pentateuque : ce fut, selon elles, pour conserver sa foi
et éviter les persécutions des idolâtres, qu’Abraham se retira dans le désert. La
meilleure harmonie continua néanmoins de régner entre les tribus ainsi divisées ;
le mariage du fils d’Abraham avec la fille de Bathuel, fils de Nachor, et.celui de
Jacob avec les filles de Laban, fils de Bathuel, le prouvent suffisamment (3).
Abraham s’avança d’abord au midi à travers les terres des Syriens ; il entra
ensuite en Egypte, puis retourna en Syrie : là, il se sépara d’avec son neveu,
et bientôt après courut l’arracher des mains de ses ennemis. Le combat qu’il livra
à cette occasion, est regardé, par quelques écrivains, comme dénué de toute vraisemblance
; mais il n’a rien d’extraordinaire aux yeux de celui qui a parcouru les
déserts de la Syrie, et qui connoît les moeurs des peuples qui les habitent. Quoi
de plus naturel, en effet, que de voir des chefs ou des rois , tels que ceux de
Sinhar, dEiam , d’Ellasar et de Goïm, faire la guerre aux rois de Sodome, de
Gomorrhe, d’Adama, _de Seboïm et de Bala ! Ces derniers noms appartiennent à
(1) Nous prions ceux qu! nous liront de ne jamais
perdre de vue que nous ne prétendons point prouver
que tel ou tel homme a existé, que tel ou tel événement
a réellement eu lieu ; mais seulement qu’il est probable
ou au moins possible qu’il en ait été ainsi.
(2) « Le Seigneur dit à Abraham : Sortez de votre
» pays, de votre parenté, et d e ia maison de votre père,
3> et venez en la terre que je vous montrerai.
» Je ferai sortir de vous un grand peuple, je vous
» bénirai, je rendrai votre nom célèbre. ■
» Je bénirai ceux qui vous béniront, et je maudirai
» ceux qui vous maudiront.» ( Genèse, chap. 12 .)
(3) Ce t usage de s’ allier de préférence à des personnes
de sa famille se retrouve chez les Arabes Bédouins.