
des musiciens, quelles variations et quelles vicissitudes n’a - t - i l pas dû éprouver
depuis quarante ou cinquante siècles ! Comment comprendrions - nous des traités
écrits sur les murs des temples de l’antique Egypte, quand même nous les y trouverions
graves et que nous pourrions les y'lire ! Si des règles et des principes différens,
introduits depuis vingt et quelques siècles dans la théorie et la pratique de l’art
musical, ont donne a nos habitudes, à notre goût, à notre manière de sentir et de
juger en musique, une impulsion et une direction telles, que nous ne pouvons plus
adopter les idées des Grecs sur cet art, ni même croire aux étonnans effets qu’on
nous en a rapportés, comment pourrions-nous juger sainement de ce que nous
apprendioient ces antiques monumens de l’Égypte sur la partie technique !
Obligés de nous elancer au travers des siècles, et de pénétrer dans la nuit des
temps les plus reculés ; avant de franchir l’espace immense qui nous en séparoit,
nous devions joindre la prudence au courage, pour ne pas courir le risque de”
nous précipiter dans un abîme d erreurs-, d’où nous n’aurions jamais pu nous retirer ;
nous devions considérer avec la plus grande»attention le point de*otre départ
et celui vers lequel nous tendions, afin de bien connoître et de bien déterminer
la direction de notre route et de ne pas nous en écarter. Arrivés à ce terme obscur
de notre destination, avant de nous être habitués aux ombres épaisses de la nuit qui
nous environnoit de toutes parts, et jusqu’à ce que nous pussions apercevoir les
objets que notre vue ne pouvoir d’abord distinguer, il étoit prudent à nous de
tacher de saisir au moins en tâtonnant d’abord tous ceux qui se présentoient sous
notje main , pour nous mettre à portée de mieux diriger ensuite nos regards. Sans
ces précautions, nous n aurions pu faire un seul pas avec confiance^etmous nous
serions infailliblement perdus sans retour. A u contraire, en les mettant en usage,
tout nous a réussi au-delà de notre attente ; les ténèbres ont cessé d’être impénétrables
pour nous; nous avons aperçu distinctement ce que nous n’avions encore
reconnu qu’à tâtons : nos recherches n’ont plus été incertaines, ni nos découvertes
douteuses, et nous avons pu, avec quelque fruit, employer les secours qui nous
étoient offerts pour donner à nos observations plus de justesse et de précision.
Il ne suffisoit pas d’avoir examiné attentivement tout ce que les monumens de
1 antique Égypte nous ofiroient de relatif à l’art musical, ou de propre uniquement
à répandre quelque jour sur ce qui pouvoit déterminer notre jugement ; il
étoit encore nécessaire que nous eussions recours aux auteurs qui ont eu occasion
de parler de cet art chez les anciens Égyptiens. Nous devions ne pas rejeter avec
dédain les moindres témoignages, mais seulement être très - circonspects et
même sévères dans le choix et dans l’emploi que nous avions à en faire ; car ce
qu il y a de fort décourageant lorsque l’on consulte sur la musique des premiers
Egyptiens les auteurs anciens, poètes, philosophes, historiens, géographes et
autres, même ceux qui vécurent dans les siècles où ce peuple avoit des relations
habituelles avec les nations policées de l’Europe, c’est de les trouver tellement
dénués de faits positifs sur cet art, qu’on est tenté d’abord de les abandonner et
de^ les regarder pour la plupart comme ne pouvant être d’aucune utilité. Ce n’est
qu après en avoir interrogé un certain nombre d’autres, qu’on est forcé de revenir
D E L ’ A N T I Q U E E G Y P T E . 2 ¿> 1
aux premiers, et qu’en suivant avec plus- de soin ceux-ci, on rencontre çà et
là quelques observations à faire; encore ce qu’ils disent de cet art, est-il jeté de
loin en loin, comme si cela leur étoit échappé par hasard.
Néanmoins le plus difficile n’étoit pas encore de rechercher, dans une quantité
considérable d’auteurs, lés restes épars et presque imperceptibles ou méconnois-
sables des notions sur la musique qui furent transmises par les anciens Égyptiens
aux autres peuples ; c’étoit de se frayer une route sûre, où personne avant nous
n’avoit osé passer; c’étoit de se faire jour, malgré les obstacles qui se présentoient
à chaque pas, dans les contradictions, au moins apparentes,-des divers auteurs
les uns à 1 égard des autres, et quelquefois avec eux-mêmes; c’étoit de distinguer
la vérité de l’erreur, malgré les préjugés et malgré la confusion des époques, qui
rendent souvent fort embarrassans les renseignemens que les autres nous donnent:
car on diroit que tous ont pris à tâche de répandre de l’obscurité sur cette
matière. Par exemple , qui ne croiroit. que Diodore de Sicile est en contradiction
avec lui-même, lorsqu’après nous avoir dit, au commencement de son
Histoire ( i ), i.° que les premiers dieux de l'Egypte prcnoient plaisir à la musique et se
füsoient accompagner en tous lieux par une troupe de musiciens , que l ’un d’eux inventa
la lyre à trois cordes, et 2.° ailleurs (2), que les prêtres adressaient des chants à ces mêmes
dieux, il nous apprend ensuite que les Egyptiens rejetoient la musique- comme un art
qui n’étoit propre qu'à, énerver l ’ame et à corrompre les moeurs !
Y a-t-il quelque apparence qu’un peuple dont le caractère distinctif fut toujours
un attachement religieux et constant à ses anciens usages et à ses principes , ait pu
devenir vèrsatile au point de rejeter sa musique propre, celle qu’il s’honoroit d’avoir
reçue de ses premiers dieux, et dont il étoit persuadé qu’ils faisoient leurs délices!
N’auroit-ce pas été là, de sa part, une inconséquence portée jusqu’à l’impiété !
Comment eût-il osé implorer le secours de ces mêmes dieux dont il auroit, par
un sacrilège mépris, repoussé avec dédain celui de leurs dons qui leur étoit le
plus cher! Nous sommes étonnés que personne n’ait encore saisi ce rapprochement
qui saute aux yeux, et nous ne concevons pas quelle a pu être la raison qu’ont
eue quelques écrivains d’adopter la dernière tradition de Diodore de Sicile ,
laquelle n’a absolument rien de vraisemblable, et annonce un usage diamétralement
opposé à celui qui a toujours été universellement reçu par tous les peuples du
monde, plutôt que de s’en tenir à la première, qui paroît avoir été la plus ancienne
et la plus sacrée.
Il est incontestable que la musique n’a jamais cessé d’être en usage en Égypte;
elle y étoit étaMie et prescrite par les lois religieuses et politiques, sous le règne
des rois Égyptiens : c’est Platon qui nous l’apprend dans ses Lois et dans sa
République, comme en ayant été témoin lui - même ; et il ne parle de cette
musique qu’avec admiration. Les rois Perses, en s’empalant de l’Égypte, y portèrent
avec eux le goût de la musique Asiatique, dont le luxe corrompit bientôt
le caractère sévère de celle des Égyptiens. Les Ptolémées, qui succédèrent aux
Perses, protégèrent cet art avec tant d’éclat, et le cultivèrent eux-mêmes avec
( i ) Bibl. hïst. Iib. I , cap. 15 , edir.sup. cit. (2 ) IbiJ. cap. 8 1 , edit.sup. cit. .
A. tlf