
travail de compilation , une contradiction qu’un géographe aussi attentif que
d’Anville n’a pas aperçue dans un travail de critique.
§. MI.
Pline et les Auteurs des Itinéraires.
L I t i n é r a i r e d’Antonin, dont la date n’est pas parfaitément connue, et les
Tables de Peutinger, que 1 on rapporte au temps de Théodose ou d’Arcadius,
placent également Bérénice sous le parallèle de Syène, et divisent la route qui y
conduisoit, en douze journées de marche, faisant ensemble 258,000 pas, ou
même, suivant un certain passage, 271,000 (1). Pline nous a consigné, dans son
Histoire naturelle, des détails conformes à ces monumens; et voilà certainement
la plus forte objection qu’on puisse faire contre notre qpinion. Mais .il faut prendre
garde que ces témoignages sont tous postérieurs à ceux de Strabon : or, dès le
temps de ce géographe, Bérénice, moins florissante que Muris-statio, n’avoit conservé
quelque importance, comme on l’a vu plus haut, qu’à cause de l’opportunité
de sa position. Il ,11 est donc plus possible de croire que les caravanes, accoutumées
à tiayerser 1 isthme par un chemin de quatre journées, aient eu ensuite la simplicité
d aller chercher la mer par une route de douze ; nous avons prouvé d’ailleurs
qu’elles ont suivi la même route dans tous les temps.
Voici, je crois, la clef de cette contradiction apparente : les deux villes maritimes
étant peu éloignées, la même route conduisoit à toutes deux ; une partie des
caravanes, du temps.de Strabon, alloit décharger directement ses marchandises
à la ville navale, tandis qu’une autre partie s’arrêtoit à la ville de Bérénice, plus
voisine de 1 Égypte et où étoient les magasins, s’épargnant ainsi deux journées de
marche. Du temps de PJine, le commerce, devenu plus considérable encore, dut
mettre les caravanes dans la nécessité de s’arrêter presque toutes dans l’endroit le
moins éloigné de Coptos, et Bérénice fut regardée comme le terme du voyage.
Nous avons fait voir précédemment.que par les douze journées de marche dont
Pline et les itinéraires font mention, il faut entendre seulement que les onze stations
militaires construites par Ptolémée Philadelphe partageoient en douze intervalles
à-peu-près égaux la route de Coptos à Bérénice; et trois de ces intervalles n’équi-
valoient qu’à une journée de marche.
Pline paroît n avoir fait aucun usage des ouvrages de Diodore de Sicile et de
Strabon; et quoique, dans un endroit de ses volumineux écrits, il cite Agathar-
chides, il est probable qu’il a puisé les renseignemens dont il s’a git, dans des
écrivains plus anciens encore, puisqu il parle de Myos-hormos comme d’un lieu
desert ; ce qui n avoit lieu que sous les premiers Lagides et antérieurement à
Agatharchides (2). Ce qu’il faut remarquer sur-tout, c’est qu’en traduisant les
(r) Les deux passages se trouvent parmi les textes cités et une vaste érudition, il faut reconnoitre qu’il a fait
a la fin de ce Mémoire. »sage de renseignemens de toute espèce et de toutes
(2) En accordant à Pline beaucoup de bonne foi les dates, avec beaucoup d’art sans doute, pour en tirer
auteurs Grecs, qui.n’expriment leurs distances qu’en stades , il a toujours évalué
cette mesure sur le pied de huit au mille Romain (1), supposant par-tout le stade
Olympique, qui est d’environ quatre-vingt-quinze toises: mais ce calcul est souvent
en défaut pour l’Égypte; et, dans le cas actuel, il s’agit certainement du stade
Macédonien de cinquante toises deux pieds quatre pouces, qui étoit le stade
employé sous les premiers Lagides. Sa mesure est donnée par la longueur de la
digue nommée l’Eptastadion , qui joint l’île de Pharos au rivage d’Alexandrie ,
et encore par l’évaluation du degré du méridien , porté par Aristote à onze cent
onze de ces stades (2).
J’ai trouvé la distance de Coptos au rivage le plus voisin de la mer Rouge, de
quarante heures de marche (de deux mille quatre cents toises chacune) (3); ce
qui équivaut à environ deux mille cinquante stades Égyptiens ou Macédoniens.
O r , si 1 on veut avec Pline ne prendre que huit de ces stades pour former un
mille, on trouvera exactement deux cent cinquante-six milles (la différence ne
sera donc, avec le nombre qu’il indique,.que de deux milles); C ’est une exactitude
trop grande pour que l’on puisse avoir le moindre doute sur cette interprétation,
confirmée d’ailleurs d’une manière directe par la différence des longitudes
de Coptos et de Bérénice rapportées par Ptolémée (4 ).
Tous les points de la côte situés depuis le parallèle de Coptos jusqu’à celui
de Syène sont placés au sud de Bérénice par les auteurs anciens, qui décrivent
et nomment les lieux dans l’ordre où ils se succèdent. Il ne sera pas bien difficile
d’en trouver la raison : c’est que l’erreur stir la position de Bérénice tenoit
uniquement à ce qu’on a déduit sa latitude de cette fausse supposition, que l’ombre
y étoit tout-à-fait nulle à midi, comme à Syène (5).
en peu de mots ce qui pouvoit intéresser, mais du
reste avec peu d e critique.' D ’ailleurs, les compilateurs
alors n ayant point les mêmes ressources qu’aujourd’hui,
où l’impression a rendu les bons livres cent fois plus communs,
les copies d’un ouvrage ne se multiplioient qu’à
la longue, et l’on répétoit long-temps ce qu’a voient écrit
les anciens auteurs, quoique déjà démentis par des observations
plus précisés, ou quoique l’état des choses eût
souffert des changemens : c’est ce qui est arrivé dans le
cas actuel.
(1) « C ’est une chose familière à Pline, de marquer
» des distances en milles par la réduction d ’un nombre de
» stades a raison de huit pour un mille, selon la compens
a t io n la plus commune, sans avoir égard à une d îf ïe—
» rence de longueur plus ou moins grande dans le stade.
» C est ce qui devient évident, en comparant au local
» actuel des distances données de cette manière; et ce
»> qu on doit à Pline, est de voir dans le nombre des milles
» un nombre de stades dont i l reste à démêler la longueur
» particulière entre plusieurs longueurs à distinguer dans
» ce qui a etc désigné également par le terme de stade. »
Extrait de d’Anville , Mémoire sur l’Égypte, pageytT.
(2) Je me conforme ici à l’opinion de d’Anville, la
plus généralement adoptée;- mais j’ai déjà averti dans la
première partie que cette évaluation du stade n’est pas
parfaitement rigoureuse.
(3) C ’est ainsi que l’ont estimée tous les voyageurs,
et qu’on la trouvera sur la carte nouvelle, en tenant
compte des sinuosités de la route.
(4) Suivant Arrien , la distance de Myos-hormos à
Bérénice est de dix-huit cents stades; et je conviendrai
que, s’il s’agit du stade Olympique, comme il est naturel
de le croire, cette distance est effectivement celle de
Myos-hormos au tropique : reste à savoir de quel poids
peut être ici l’autorité d’Arrien.
Nous ignorons presque tout ce qui concerne cet auteur,
que l’on croit avoir vécu sous Adrien. C e qu’il y a de
certain, c’est que son ouvrage a tous les caractères d’une
compilation, et que, dans toute la description de la cote
qui répond à l’E gypte, il né se trouve pas un seul détail
qui ne soit dans les écrivains antérieurs, : son autorité n’ajoute
donc rien à la leur. II est clair qu il n’a fait qu’évaluer
en stades la différence d’environ trois degrés qui sépare
Myôs-hormos du tropique; aussi n’in d iq u e - t - il
aucun des ports situés dans cet intervalle, quoiqu’il y en
ait plusieurs: raisons bonnes à alléguer à ceux qui pourraient
croire qu’il a visité ces côtes.
(5) On verra aussi plus loin, qu’il a existé sur cette
même côte deux autres villes de Bérénice, toutes deux
bien plus méridionales que celle qui faisoit le commerce;
circonstance qui n’a pas peu contribué à rendre la
méprise plus difficile à découvrir.
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