
A R T I C L E II.
P R E M I È R E É P O Q U E D E L ’ A R T M U S I C A L E N Ë G Y P T E .
D e lorig ine, de l'inventeur et de l'invention de l ’antique Musique d’E gyp te,
suivant les traditions sacrées de ce p a y s.— De la haute idée que ces traditions
nous fo n t concevoir de la première Musique de l ’Égypte. — Combien celte
idee devient invraisemblable, quand on la compare avec l ’opinion que nous a
donnée l usage qu’on fa it aujourd’hui de l ’art musical.— D e la nécessité où
cela nous met de rappeler succinctement en quoi consistait la Musique ancienne,
et principalement le chant, dans des temps intermédiaires entre ceux dont nous
avons à nous occuper.
C hez un peuple aussi recommandabie que le fut celui de l’antique Égypté
par la sagesse de ses institutions'’'religieuses et politiques, dans un pays où les
diverses parties de même q ù e j’ordre et l’erisemble.dù système social étoient
soumis au joug des lois, où les sciences et les arts libéraux et philosophiques
etoient liés a la doctrine sacrée à’ laquelle la classe ‘sacerdotale elle-même n’eût
pu faire le plus léger changement sans une nécessité indispensable et sans y
etre légalement autorisée, dans un gouvernement enfin où il'¿toit établi en principe
quil falloir arrêter les progrès des arts là où ils cessent dette utiles fi) , la
science ou 1 art qui enseignoit à moduler les chants qu’on adressoit aux dieux
ou ceux qui etoient consacrés à l’instruction publique , ne pouvoit être fondé
sur des principes frivoles et versatiles, ni être dirigé par des règles minutieuses
et incertaines.
Lar t musical, chez les premiers Égyptiens, n’étoit pas encore âsseï éloigné
de son origine pour avoir perdu jusqu’à l’empreinte du caractère mâle et sublime
que, dans sa naissance, il avoit reçu de la nature elle-même. L ’éloi-
gnement.de ce peuple pour toute espèce d’innovations doit faire présumer et tout
nous atteste meme que cet art conserva en Egypte pendant trèS-long-temps (a)
son caractère originel.
Il est certain que les premiers Égyptiens en avoient la plus haute opinion,
puisquils attribuoient le bonheur de leur civilisation, et même celle de tous les
autres peuples, aux heureux effets de là musique,,à l’éJoquencë mélodieuse de
eur premier législateur, qui, par le charme persuasif de ses)chants*, avoit su
S a attirer* les retenir près de lui, les accoutumer à la vie'sociale, leur faire
goûter les douceurs qui y sont attachées, en leur apprenant lui-même à cultiver
la, terre et en les disposant à recevoir des lois. « Dès qu’Osiris régna sur les
»Egyptiens (rapportoit une de leurs anciennes ' traditions ) , il les délivra de
» 1 indigence et de la vie sauvage en leu/faisant connoître les avantages de la
” soc!ctc> *eur donnant des lois et leur apprenant à honorer lës dieux; Parcou-
” rant ensuite toute ,a ten'e, il en civilisa les peuples saris avoir recours en aucune
( i ) P la to, A Legilus, !ib. n . ' , (2 ) Idem> -M d
i manière
» manière à la force des aimes/' subjuguant la plupart par la douce éloquence
5* de ses discours, embellis, de tous les charmes séduisans de la poésie et de la
» musique; ce qui a fait .croire aux Grecs que c’étoit le même que Bacchus (1). »
Mais, quel étoit cet Osiris qui par ses chants instruisit et civilisa les Égyptiens, qui
parcourut tout le monde, instruisit et civilisa de même les autres peuples ! C ’étoit,
suivant les Égyptiens, le soleil, considéré non-seulement comme le foyer de la
chaleur et de la lumière, mais encore comme la source de la vie d’où partent les
heureuses influences qui fécondent la terre et l’enrichissent de mille productions
utiles, comme le principe de la vie et de tout bien, comme celui d’où émane le feu
du génie qui crée les arts et tout ce qui peut contribuer au bonheur du genre
humain; en un mot, comme celui auquel les hommes devoient rapporter tous
les avantages attachés à la société et à la civilisation (2), ■
Néanmoins ce dieu avoit un ennemi redoutable dans le mauvais génie, principe
de tout mal, sans cesse occupé à lui tendre des embûches, à causer du désordre
et de la confusion, à détruire tout le bien. Il falloit une autre puissance qui n’eût
d’autre soin que de combattre ce mauvais génie , de s’opposer constamment au ijial
que celui-ci vouloit faire, où de réparer celui qui avoit été fait ; et cette puissance
étoit le frère d’Osiris, Horus, le dieu de l’harmonie, que .les Grecs ont nommé
Apollon (3); le même, par conséquent, que Diodore appelle ainsi dans cette
autre tradition Égyptienne (4) : «Osiris aimoit la joie, la musique et la danse;
» il avoit toujours autour de lui une troupcjRle musiciens, parmi lesquels étoient
» neuf vierges qui excelloient dans tous les ..arts qui ont rapport à la musique, et
» que les Grecs ont nommées Muses : elles avoient pour chef Apollon, quipoùr
» cela a été appelé Musagètes » ■[c’est-à-dire, conducteur des Muses].
Quand Plutarque ne nous auroit pas appris que celui que les Grecs avoient appelé
Apollon se nommoit en Egypte Horus, il n’y a personne qui ne se fût aperçu que
le nom & Apollon étoit purement Grec et celui d’une divinité Grecque, et nullement
un nom Egyptien, ni celui d’une divinité Égyptienne ; d’où l’on auroit pu
inférer avec raison que Diodore avoit substitué au nom Égyptien de la divinité
Égyptienne celui qu’on lui donnoit en Grèce : mais ce mélange de noms de deux
langues différentes est toujours, selon nous, un vice dans la traduction 3 'ûne tradition,
où l’on ne doit jamais faire le moindre changement sans nécessité.
Toutefois il n’est point encore question, dans tout ceci, de l’invention de lainu-
sique ni de son inventeur; et cependant il est évident qu’elle a dû nécessairement
être inventée avant d’exister : il est probable, suivant l’esprit de cette allégorie ou
tradition sacrée que nous venons de citer, que la musique existoit même avant
le règne d’Osiris, qui favorisoit et protégeoit cet ait et l’employoh lui-même'
avec tant de succès. Horus, le dieu de l’harmonie, qui en dirigeoit l’exécution çt
l’emploi, sembleroit annoncer une affinité plus immédiate entre lui et l’art musical.
(1) Phitarehicm/iw.quoe extantOpera, gr.etlat. Lutetiæ (3 ) Plutarque, Traité d ’Isis et d JOsiris, p. 52b F et
Parisiorum, 1624, in-foi, toni. I I , pag. 3 56, A , B. 331 B.
(2 ) Tous ces attributs du soleil se trou vent, dans les I ( 4) Diod . Sic. Biblioth. histor. Iib. • i l , ‘ câp. 18 ,
hymnes d’Orphée et dans ceux d’HoYnère, ainsi que pag. 53.
dans Plutarque, Traité d’Isis et d ’ Osiris.
A. P A a a