
partait que vaguement de quelques mesures incohérentes, telles que le schoene et
la coudce, comme si entre deux quantités si distantes il n’avoit point existé des
termes intermédiaires. C ’est le mo tif qui m’a fait aborder cette recherche tangue
et épineuse , pendant que j’observois et mesurois les monumens, inspiré par le
génie qui a présidé à ces grands ouvrages.
Si l’on rencontroit quelque part les débris d’une belle statue, et qu’on en connût
d’avance les proportions, il ne seroit point téméraire d’essayer de la rétablir. C ’est
ce que j’ai tenté de faire, en restituant le système métrique des Egyptiens : j’en
ai trouvé les débris dans les monumens des bords du Nil ; les proportions, dans
Hérodote, le père de l’histoire, chez les écrivains du pays, dans les autorités les
plus respectables. Quoique fondé sur les simples élémens de l’arithmétique, de
l’astronomie et de la géométrie, ce système métrique, appliqué aux usage* de la vie
civile et aux besoins de la société, est par lui-même un ouvrage remarquable, qui
donne une haute idée des conceptions de ce peuple étonnant. Étabjir les mesures
usuelles sur une base invariable et puisée dans la nature, étoit une entreprise admirable
pour le temps où elle a été conçue, puisqu’elle contribue à la gloire même des
temps modernes ; et il étoit bien digne d’une nation qui a fait de si grands et de si
solides monumens, d’en laisser un qui durera encore plus que tous les autres.
Les hommes les plus habiles dans les sciences mathématiques avoient reconnu
dès long-temps l’existence d’une ancienne mesure de la terre (i). L a coudée Hébraïque,
mal-à-propos attribuée aux Egyptiens, et comprise 200000 fois au degré
terrestre, étoit déjà un indice de cette grande opération ; mais on en ignoroit Ja
véritable source. Désormais l’Egypte en sera considérée comme la patrie, et comme
Je lieu d’où découlèrent celles des mesures des autres peuples qui sont appuyées
sur cette base naturelle.
Bien que l’objet de cet écrit ne soit pas de montrer quels sont les emprunts
que la Grèce a faits à l’Egypte, cependant il contribuera à prouver que, dans
les institutions les plus essentielles^ la société, les Grecs ont puisé tout à cette
source féconde. Après les principes de morale et de législation qu’ils lui ont empruntés,
qu’y avoit-il de plus important à établir, pour un état marchant vers la
civilisation, que les poids et les mesures, qui servent de base au commerce et à
tous les arts, et qui règlent tous les besoins de la vie commune! Les Grecs les
ont également reçus des Égyptiens; c’est ce que mettent hors de doute les dimensions
du temple de Minerve, l’exemple du stade Olympique et celui du prétendu
pied d’Hercule: enfin Pythagore, formé à l’école de l’Egypte, avoit, dit-on, porté
en Grèce les poids et les mesures (2). D ’autres écrits prouveront que les Grecs ont
emprunté au même peuple et les arts libéraux et les sciences exactes.
(1) « En comparantaux distances actuelles les anciennes »erreurs des observations se soient mutuellement cora-
» distances d’un grand nombre de lieux connus, on re- »pensées, & c . » [Exposé du système du monde, pa rM. L ato
trouve dans l’antiquité .ces divers stades, avec une pré- place, pag. 3 0 1 , 2.® édition, in-4..0 )
» cision qui rend vraisemblable l’ identité de ces quatre (2) Diogen. Laërt. lib. v i n , in Vita Pitluig. Strabon
» mesures de la terre (celles de 4°°> 3°°> 24° et 180 mille prétend que le dixième descendant d’Hercule, Pheidon ,
»stades). Il est donc probable qu’elles dérivent toutes inventa les mesures appelées Pheidoniennes. Voyez ci-
» d’une mesure très-ancienne et fort exacte, soit qu’elle dessus, pag. 597.
» a i t été exécutée avec beaucoup de soin, soit que les
Si les découvertes à venir confirment, comme je n’en doute point, l’existence
du système Égyptien, ce sera une des premières bases de l’édifice que l’on devroit
élever en l’honneur de l’antiquité savante. C e t ouvrage, auquel tant de savans
hommes ont songé, et pour lequel il existe d’assez nombreux matériaux, seroit
l’histoire impartiale des connoissances exactes et positives que les anciens ont eues
en partage. On peut assurer, sans témérité, qu’un pareil ouvrage a été à peine
ébauché jusqu’à présent. L ’incertitude de l’opinion, à cet égard, est extrême ; les
détracteurs des anciens et leurs enthousiastes se sont écartés tellement de la vérité,
que les hommes raisonnables flottent sans cesse parmi les résultats les plus
opposés. Entre ces extrêmes, à quel parti s’arrêtera un esprit sage ! Toutefois, les
faits ne seroient pas difficiles à recueillir ; et si l’on voûtait les exposer d’une manière
systématique, je veux dire avec ordre et méthode, on arriveroit sans peine
à découvrir le degré où sont parvenus et où se sont arrêtés les prédécesseurs
des Grecs. Celui qui entreprendroit une pareille tâche, devroit d’abord bien se
pénétrer de la méthode des anciens, et connoître assez leur philosophie pour
savoir sous quel aspect ils étudioient, pratiquoient et perfectionnoient les connoissances.
En eifet, ce qui a éloigné du but tant d’habiles personnes qui ont étudié
l’antiquité, c’est peut-être d’avoir méconnu l’intervalle qu’il y a entre le point où
se placent les modernes pour envisager les sciences, et celui où s’étoient placés
les anciens. T o u t le monde sait que jadis elles étoient liées à la politique, à la
morale et à la religion. Aujourd’hui il n’y a entre les unes et les autres presque
aucun point de contact ; les sciences mêmes font une famille à part, et les arts en
font une autre : bien plus, chaque art et chaque science ont une existence propre,
une marche isolée, indépendante; effet nécessaire de l’accroissement qu’a pris
chacune des branches. C ’est aux hommes supérieurs à reconnoître s’il seroit possible
de faire porter à un seul arbre tant de branches diverses, malgré leur développement
immense, et de leur donner à toutes une vie commune, en retranchant
peut-être quelques rameaux divergens, et sacrifiant une abondance trop souvent
stérile. « Toutes les sciences libérales, tous les arts qui honorent l’espèce humaine,
» disoit l’Orateur Latin d’après Platon, se tiennent par une chaîne commune, et
» ont entre eux tous une sorte de lien de famille. » Omnes artes quoe ad humant-
tatem pertinent, hahent quoddam commune vinculum, et quasi cognatione quâdatn inter se
continentur (i). Et ailleurs: Est etiam ilia Platonis vera, et tibi, C atule, certè non
inaudita vox, omnem doctrinam harum ingénu arum et humanarum artium uno quodam
societatis vincido contineri (2), E'c.
(1) Cicer.pro A. L. Archiapoëta. (2) Idem, De Urator, lib. n i , §. 6.