
Joseph rapporte (i) que les Israélites étoient renfermés entré l’armée Égyptienne
a mer et des rochers inaccessibles. Cette description convient parfaitement
a la position que je crois devoir assigner à l’armée Israélite; car, comme je l’ai
de,a dit, la chaîne de montagnes que l'on aperçoit au sud, semble se prolonger
jusqu au rivage. °
Le Pharaon avoit sûrement dans son armée plusieurs personnes qui n’ignoroient
. pas les points ou la mer étoit guéable ; mais, content d’être arrivé à la vue des Isrké-
htes, il est tout naturel qu’il ait fait reposer ses troupes, fatiguées d’une marche qui
dut etre fort prompte, sans craindre que de malheureux ftigîtifs, avec leurs femmes
et leurs enfans pussent lui échapper. Moïse, à la faveur du brouillard ou des tourbillons
de sable dont parle 1 Ecriture sous le nom de nuée, déroba sa marche à l’ennemi,
et profita de la maree basse pour passer la mer à la tête des Hébreux. Quelques personnes
ont objecté quïls étoient trop nombreux pour avoir pu traverser la mer dans
I espace de temps qui sépare une marée d’une autre : mais il faut se méfier des relations
des historiens, lorsqu’elles peuvent avoir été dictées par l’orgueil national (a) • ici
par exemple; ce que nous savons de la nature du désert et des tribus qui l’habitent’
nous porte a croire que quelque Juif trop zélé pour la gloire de sa nation se’
sera permis, au chapitre l " des Nombres, une dé ces altérations que les Pères et
les-conciles reconnoissent pouvoir exister dans le Pentateuque (3) Les circonstances
memes de la publication de cet ouvrage suffisent pour faire naître des
doutes, smon sur les faits principaux, au moins sur ceux de détail, lorsque
sur-tout il ne s agit, comme ici, que de l’exactitude d’un nombre. On sait en
effet, que c est dans la terre de Moab (4) que le livre de la loi fût publié pour
la première fois, quarante ans après que les Hébreux furent sortis d’Égypte M. Il
n existoit. alors dans tout Israël que deux témoins des faits consignés dans le Pentateuque,
Josué et Caleb (6), qui, favoris de Moïse et héritiers de son pouvoir
secondèrent constamment ses desseins (7). Les petits enfans qui ne savoient pa^
encore discerner Je bien et le mal lorsque leurs pères campoient dans le désert
de Pharan, avoient seuls obtenu du Seigneur d’entrer dans la terre promise (g)
Pou voient-ils, devenus hommes, connoître les forces de leurs tribus au moment
ou e les quittèrent 1 Egypte, et rejeter le témoignage de celui qui étoit à-la-fois leur
législateur, leur prophète, leur souverain absolu et redouté! Ne savons-nous pas
av.ec quelle facilité 1 homme civilisé, comme l’homme sauvage, adopte les exagé-
« W Ê c«te*É n;av°*t P^S.ensej“ n^ ^ue ^’Écriture est canonique,
( .) Antiquités Judaïques, S chap 6 E c n ' " ? considération. Voici ses
1. , . * , ’ propres paroles : Nam révéra, nisi nos Ecclesioe doceret
. ( . ' ° substitue, par exemple, le mot de chtyUi auctoritas hanc Script,,mm este cunonicam pmuieuum
a celui de rm, et Ion concevra comment Josué a pu apud nos pondus haber,t. ( In prolegom B r e ’ml, lib l i t )
va ocre tteute-unrots dans un combat. (Josué, chap. ta.) Enfin les plus savans Pères de l’E g lise , Origéne Saint
(3) Lorsquau serereme siecle les reformateurs harce- Auguslin, & c . rejettent souvent le sens littéral de la
iotent la cour de Rome en lui opposant sans cesse les Bib le , et y voient des allégories
Ecritures, les théologiens dévoues au pape'disoient assea (4) Dru,bon. chap. , , v . j ; chap. 20, v. I-c l,an , ,
hautement qu elles tiraient toute leur autorité de l’adop- v. 9 et x \ . , chap. 3 1 ,
tion de lE g lîs e , et cette-maxime ne fut point professée (5) Dmtéron. chap. I , v 3.
par des hommes obscurs seulement; l’un des légats du (6) Deutéron. chap. , , v. 3S, 36 « ,8
pape au concile de T ren te, le cardinal de Warmie, n’a (7 ) Nombr. chap. .4 , v. fi
pas craint de déclarer, dans un.ouvrage imprimé, que si (8) Deutéron. chap. 1 , v. 35.
rations
rations les plus absurdes sur les forces de sa nation et le nombre des ennemis
qu’elle a vaincus! Enfin la loi de Moïse, à Jérusalem comme à Samarie, fut souvent
abandonnée pour le culte des faux dieux; les livres saints se perdirent et se
retrouvèrent, et il fallut plusieurs fois renouveler l’alliance du peuple Juif avec
Dieu. On ne peut donc douter que quelques légers changemens n’aient été faits
au Pentateuqiie, et que sur-tout quelques erreurs de nombre ne s’y soient glissées,
lorsque, nous le répétons, l’orgueil national y étoit intéressé (1).
Dès que le Pharaon fut instruit que les Hébreux avoient passé la mer, il se mit
à leur poursuite; ses troupes, emportées par l’ardeur qui les animoit, se précipitèrent
sur les pas des Hébreux, sans réfléchir que la marée ne leur laissoit plus le
temps d’atteindre la rive opposée : elle avoit sauvé les uns, elle engloutit les autres.
Que l’on se rappelle encore le vent violent qui souffloit alors (2), et l’on ne sera
point étonné qu’une partie des Egyptiens ait péri dans les flots ( 3 ).
La marée est, à Suez, d’environ deux mètres; et dans les tempêtes, lorsque le
vent du sud souffle avec violence, elle s’élève quelquefois à vingt-six décimètres:
cela est plus que suffisant pour noyer une armée nombreuse ; et si- celle des Égyptiens
ne périt point en entier, comme semble l’annoncer le silence des historiens
profanes, on peut conjecturer qu’effrayée de la perte qu’elle venoit d’éprouver, et
peut-être aussi craignant de s’exposer dans des déserts, moins connus, elle n’essaya
point de passer la mer Rouge à la marée basse suivante.
Les Israélites purent donc chanter ce cantique :
1. « Chantons des hymnes au Seigneur, parce qu’il a fait éclater sa grandeur
» et sa gloire, et qu’il a précipité dans la mer le cheval et le cavalier.
2. » Le Seigneur est ma force et le sujet de mes louanges, parce qu’il est
» devenu mon sauveur : c’est lui qui est mon Dieu, et je publierai sa gloire; il est
» le Dieu de mon père, et je relèverai sa grandeur.
3. » Le Seigneur a paru comme un guerrier: son nom est le Tout-puissant.
4 - » Il a fait tomber dans la mer les chariots du Pharaon et son armée : les
» plus grands d’entre ses princes ont été submergés dans la mer Rouge.
5. » Ils ont été ensevelis dans les abîmes; ils sont tombés comme une pierre
» au fond des eaux.
(1) Lorsque les nombres s’expriment par des lettres, dix périrent. Des traductions en langues orientales, faites
les plus graves erreurs peuvent provenir d’un simple sur la V ulgate, ont copié 23,000 et 50,070; on les citera
trait de plume, si ces lettres sur-tout ont une grande peut-être un jour comme une preuve de l’exactitude de
ressemblance et des valeurs très-différentes. A ces erreurs ces nombres, et voilà comme l’erreur, en se répétant,
de copistes il s’en joint d’un autre genre. Veu t-on , par prend l’apparence de la vérité,
exemple, voir jusqu’à quel point-l’inattention d’un tra- (2 ) Exod. chap. i4>v. 21.
ducteur, ou son amour du merveilleux, peut altérer un (3 ) Nous avons v u , dans l’an 7 de la république Franouvrage
: que l’on ouvre la Vulgate , Exode, cha- çaise, le général Bonaparte, revenant des fontaines de
p itreJ2 ; on y verra que Moïse, après l’adoration du veau Moïse, vouloir, au lieu de contourner la pointe du golfe,
d’o r , fit tuer 23,000 Israélites, tandis que , dans le texte traverser la mer, au gué qui est près de Suez;' ce qui
Hébreu et dans la version des Septante, il n’est ques- abrégeoit sa route de plus de deux lieues : c’étoit au com-
tion que de 3000 hommes, ce qui est déjà beaucoup, mencement de la nuit, la marée montoit; elle s’accrut
Une autre erreur encore plus forte, est celle que fait le plus rapidement que l’on ne s’y attendoit, et le général,
même traducteur en portant à 50,0701e nombre des habi- ainsi que sa suite, epururent les plus grands dangers : ils
tans de Bethsames frappés de mort au retour de l’arche, avoient cependant des gens du pays pour guides,
tandis qu’il devoit dire que, sur'cinquante mille, soixante-
A . I L