
déjà arrivé au village d’el-Achrifÿeh (basse Egypte), quand Ahmed Sokry, sous
prétexte de protéger ses derrières, le laissa défiler avec ses bagages, et se retira,
à la tête des Mamlouks qu’il avoit pu corrompre, vers Ibrâhym-ketkhoudah, qui
le fit créer bey. O ’tmân arriva en Syrie, d’où il se rendit à Constantinople, et
obtint le pâchâlik de Brusse qu’il exerça jusqu’à sa mort. Le jour qu’il abandonna le
Kaire, le peuple pilla son palais et se partagea ses dépouilles.
Après l’expulsion d’O’tmân, qui arriva l’an 1156 , Ibrâhym et Rodouân, n’ayant
plus de concurrens, s’occupèrent de l’anéantissement des ynaisons qui s’étoient
alliées contre eux. Rodouàn se chargea en particulier de la perte d’A ’ly-ketkhoudah
el-Touyl, et profita de l’occasion d’une fête donnée par ce dernier pour le faire
assassiner. Il ordonna au plus affidé de ses serviteurs de s’adjoindre deux compagnons,
de se glisser armé dans la foule des curieux, et de faire feu sur A ’Iy
aussitôt qu’il croiroit l’instant propice, Le serviteur remplit en partie les intentions
de son maître, tira de dessous ses vêtemens une arme à feu, la déchargea vers
le lieu où le proscrit étoit assis, et s’enfuit au milieu du tumulte que l’explosion
causa. L ’arme mal dirigée, au lieu d’atteindre le ketkhoudah, frappa et étendit
mort à ses côtés celui de ses Mamlouks qui étoit le plus près de sa personne.
Échappé à un péril aussi imminent, il fit courir après l’assassin et ses deux complices,
qui furent atteints, et,qui payèrent de leur tête la mort du Mamlouk et
l’attentat essayé sur A ’Iy-ketkhoudah.
Ibrâhym réussit mieux dans la perte de ses rivaux. Comme il étoit soutenu par le
pàchâ, ses projets ne pouvoient qu’avoir d’heureux résultats. Cependant, afin de
mieux s’en assurer la réussite, il débaucha, à force d’argent, Soleymân, intendant de
la maison d’A ’ly-hey el-Domiâty ; et le jour du divan, qui étoit le jour convenu entre
le pâchâ et lui pour le temps et le lieu du meurtre de ses ennemis, il le fit cacher
dans les environs de la salle, pendant que lui, posté à la porte des janissaires,
et Rodouân à celle des A ’zcb, attendoient que les beys vinssent se rendre, selon
la coutume, au divan-, A peine s’y furent-ils introduits, que Soleymân, à un signal
convenu, les assaillit au moment où ils s’y attendoient le moins, et massacra tous
ceux qu’il put atteindre. Khaly'l-bey, de la maison Domiâty, et Mohammed-bey,
de celle de Qotâmych, furent les premières victimes de cette trahison. A ’iy-bey el-
Domiâty, et O ’mar bey-ballât, de la maison Qotâmych, eurent bien, à la vérité, le
bonheur de se sauver; mais, poursuivis ensuite par le pâchâ en personne, à qui
se joignirent Ibrâhym et Rodouân, ils furent joints et massacrés presque aussitôt.
On ignore ce que devinrent les cadavres de tant de beys immolés; ceux de Khalyl
et de Mohammed furent les seuls que l’on retrouva et auxquels on rendit les
honneurs de la sépulture.
De tant de beys alliés il ne restoit plus qu’Ibrâhym Qotâmych et A ’Iy-ket-
Ichoudah el-Touyl qui donnassent de l’ombrage ; mais on en fut bientôt délivré.
L un, Ibrâhym, ne survécut que peu de temps à sa disgrâce et mourut de chagrin;
et l’autre, A ’iy-ketkhoudah el-Touyl, alla finir ses jours au sein d’un exil auquel
il se condamna lui-même, abandonnant aux deux ketkhoudah Ibrâhym et Rodouân
l’autorité qu’il avoit voulu leur disputer.
D E S M A M L O U K S D ’ E G Y P T E . 173
CH A P I T R E XIII.
Ibrâhym. Hdseyn-Khachchâb. Ibrâhym pour la seconde fois. Rodouân.
Hoseyn-bey cl-M aqtoul. K h a ly l A ’ iy-bey.
I b r â h y m et R o d o u  n s’emparèrent des premières places. Ibrâhym fut nommé
au cheykh-beiâdat, qu’il avoit ambitionné, et Rodouân, à l’émyrat des pèlerins, qu’il
ne recherchoit pas; et tous deux retournèrent à leurs habitudes, c’est-à-dire, Ibrâhym
à ses projets, et Rodouân a ses plaisirs. La conduite administrative du nouveau
cheykh eJ-belâd fut diamétralement opposée à celle de son prédécesseur. II méprisa
I autorité du pachâ, abusa de la place qu’il avoit acquise aux dépens de ses trésors,
et, pour réparer ses pertes, n’épargna ni proscriptions ni avanies. Il fit jeter Soleymân,
dont il s étoit servi, et dont il n’avoit plus besoin, dans les cachots de la citadelle,
et il ne lui rendit la liberte qu après lui avoir fait regorger avec usure l’or qu’il lui
avoit prodigué. Il attaqua ensuite les riches, et s’empara de leurs biens après les avoir
exiles ou fait mourir : en un seul jour, il confisqua plus de quatre-vingts maisons
particulières. Il pilla les villages, et même les boutiques des détailleurs, s’appropria
Íes revenus de 1 État, augmenta les droits de douane. Il ne conserva que les seuls
corps des janissaires et des A ’zeb, auxquels il abandonna le produit de la douane
de Boulaq et la ferme du sel ; les autres corps encoururent son ressentiment pour
II avoir pàs voulu prendre parti pour lui. Enfin lui et son collègue, avec qui il
partageoit ses déprédations, furent pour les habitans de l’Égypte des hydres dévorantes.
La terreur étoit générale, et la consternation publique. On eut recours au
pacha, qui parla sans être écouté, et qui, courroucé d’un tel mépris, chargea un
des beys, nommé Hoseyn bey- khachclâb, du soin de venger son injure particulière
et 1 injure publique, lui promettant le cheykh-beiâdat, s’il parvenoit à délivrer
lÉgypte des deux alliés. Hoseyn prit si bien ses mesures, qu’ils furent arrêtés tous
deux un jour qu ils se rendoient ensemble à la citadelle. OnJes> y garda à vue.
Étonnes de 1 audace qu on avoit eue de les saisir, Ibrâhy m etRodouàn témoignèrent
d abord quelque crainte, qu’ils secouèrent néanmoins aussitôt pour s’occuper de
leur délivrance. Ils eurent recours pour cela au cheykh A ’bd-allali el-Cha râouy, grand
oheykh de la mosquée des Fleurs et ami particulier de Rodouân'. II s’employa de
bon coeur en leur faveur, et se transponía chez Hoseyn, qui venoit d’être nommé
cheykh el-belâd, pour lui proposer des accommodemens. Au lieu d’y prêter l’oreille,
par considération pour le personnage qui les lui offroit, Hoseyn répondit avec
humeur et menace : <• Cheykh, reste chez toi ; sinon je t’envoie à Ibrym. » Ibrym
est un village qui confine avec l’Égypte et l’Abyssinie. « Nous verrons, s’écria le
» cheykh, justement courroucé de cette réponse, qui de nous deux, chien, sera
» chassé a Ibrym. » Il alla sur-le-champ trouver les deux prisonniers, et leur dit:
“ Eevez- vous et forcez le pâchâ à se rendre chez Hoseyn, parce que c’est lui
» qui 1 excite contre vous. » Ils firent ce que le grand cheykh leur commanda.
Le pâchâ sortit de la citadelle, non pour arranger les affaires des beys, mais pour