
l’Ouâdy au-dessous d’Abou-Gandyr, et nous arrivâmes sur l’autre bord à l’origine de
la belle digue dont j’ai déjà parlé, et dont j’ai fait connoître l’usage en expliquant
le mouvement général des eaux dans la province. Je vais actuellement en donner
des détails.
Cette digue, toute construite en briques cuites ou en pierres de taille solidement
liées à mortier de chaux et ciment, présente l’aspect d’un de ces grands ouvrages
, objets constans de la sollicitude des gouvernemens ÿtges pour l’intérct des
hommes ; elle a 6 mètres d’cpaisseur dans le haut, sur autant de hauteur en aval.
Elle est renforcée d’épis et de contre-forts ; et, malgré ces précautions, elle a etc
rompue vers le milieu, près du village de Sedmoueh, sur une longueur de 60 mètres.
Cette rupture paraît devoir être attribuée seulement à la force des eaux, et non
à une destruction opérée par les hommes ; car on voit encore les gros blocs de maçonnerie
emportés au loin en aval. Peut-être pourroit-on dire, et je partage assez
cet avis, qu’une aussi grande rupture est un effet de la négligence apportée dans
la réparation du premier dégât occasionné par les eaux; car il a suffi d’une légère
infiltration pour opérer à la longue toute cette dévastation. Depuis cette époque la
digue n’a plus de but, les campagnes de la vallée de Gharaq sont incultes, et les
eaux vont par l’Ouâdy inonder en pure perte les terres depuis Nazleh jusqu’au
Birket-Qeroun.
Le dessus de cette digue est souvent interrompu par de petits ponts, dans l’ouverture
desquels on a pratiqué des déversoirs , destinés sans doute à régler la
hauteur des eaux, lorsqu’elles couvroient la vallée de Gharaq. Cette circonstance
détruit l’assertion des Arabes, qui prétendent que l’Ouâdy n’existoit point avant
la rupture de la digue. Les eaux qui passoient sur ces déversoirs, devoient nécessairement
se rendre par un canal dans Je Birket-Qeroun; seulement, il pouvoit
être moins large qu’aujourd’hui. La digue fait plusieurs contours, suivant les in
flexions du terrain, et se prolonge à l’est, sur une longueur d’environ 8yoo mètres,
jusqu’au village de Defennoû.où elle se termine.
Déjà notre approche avoit été signalée au village de Minyeh, où résidoit le
grand cheykh Abou-Sâleh, père d’A ’ly et d’O ’tmân, mes compagnons de voyage;
et bientôt nous vîmes paroître leur troisième frère Groubeh, qu’Abou - Sâleh
envoyoit pour nous féliciter de sa part sur notre heureux retour. Ce bon vieillard
vint lui-même à notre rencontre, et, s’arrêtant à cent pas de nous, il descendit
de cheval et se dirigea vers moi à pied ; je lui rendis aussitôt le même honneur
et nous nous avançâmes seuls l’un vers l’autre, chacun en avant de nos groupes.
Cheykh A ’iy jusqu’alors n’avoit quitté mes mouvemens qu’une fois et malgré lui,
lorsque je le laissai a 1 extrémité du Birket-Qeroun, et que je courus seul au Qasr;
cette fois il ne me suivit point, retenu par le respect qu’il portoit à son père,à
qui je témoignai toute ma satisfaction d avoir eu pour compagnons un homme
tel que son fils, et des Arabes courageux et fidèles, tels que ses braves Sammâlou.
Je m’aperçus qu’il étoit sensible à mes éloges, et dès ce moment la confiance
s’établit entre nous. Nous remontâmes à cheval : Abou-Sâleh se tint à ma droite,
ses trois enfàns derrière; et nous fîmes ainsi une espèce d’entrée triomphante à
Minyeh, sur les dix heures et un quart. La population entière s’étoit portée sur
notre passage, et les femmes firent entendre leurs ululations, signe ordinaire d’une
grande joie.
Abou-Sâleh habitoit à Minyeh une maison assez vaste, qui fut bientôt remplie
d’un grand nombre de convives de tous les rangs. A peine assis sur les divans,
Abou-Saleh me présenta tous ses enfàns, parmi lesquels j en remarquai un de neuf
à di/ans, auquel il témoignoit une affection toute particulière : cet enfant, d’une
très-jolie figure, montoit à cheval, se servoit de ses armes aussi bien que le
Bédouin le plus expérimenté, et montroit une vivacité de caractère qui plaisoit
beaucoup à son père. Je dis à Abou-Sâleh que, sans le connoître, j’avois remarqué
dans la plaine la bonne mine, la souplesse et la dextérité de cet enfant. Nouveau
Jacob, Abou-Sâleh, ému par les louanges que je donnois à son fils bien-aimé,
m’en témoigna sa reconnoissance d’une manière qui paroîtra incroyable dans nos
moeurs, mais qui est une conséquence de leurs idées sur l’esclavage ; il m’olfrit
cet enfant, me disant que je pouvois l’emmener et l’attacher à mon service. Je
lui répondis que j’étois sensible à cette offre, mais que son fils ne seroit jamais
aussi bien, et qu’il dégénéreroit sans doute dans d’autres mains que les siennes ;
que d ailleurs javois aussi en France un fils comme le sien, sur qui reposoient
toutes mes. espérances, et que, connoissant tout le prix de ce bienfait du ciel,
je me reprocherais d’en avoir privé celui que désormais je voulois regarder et
aimer comme mon père. Il leva les yeux au cie l, et le remercia de lui avoir fait
trouver en moi un véritable ami.
On croira, peut-être, que je me plais à peindre ici une scène d’imagination,
ou que du moins je m’efforce à lui donner quelque intérêt. La vérité est que je
rapporte exactement ce qui s’est passé, et que je rends notre conversation presque
mot à mot, telle qu’elle se trouve dans mon journal, où je l’insérai le soir même;
mais je dois dire aussi, pour l’explication de ces sentimens d’amitié qu’Abou-Sâleh
paroissoit vouloir me témoigner, que, me regardant, à cause de ma qualité de
modabber, comme un personnage très-important, il vouloit me déterminer à
faire rétablir la digue et ses déversoirs. Je lui parlai de l’état actuel de ce monument
comme d’un grand malheur, qu’il entroit dans les vues des Français de réparer
le plus promptement possible. Dans un mouvement d’effusion et de reconnoissance,
il m’assura que je pouvois disposer de lui et de toute la tribu des Sammâlou,
qu’ils m’accompagneroient par-tout où je voudrais aller, et qu’ils répon-
doient de moi à la vie et à la mort. Je profitai de ce moment pour reparler de
mon voyage a 1 Oasis ; il me confirma 1 exactitude de tous les renseignemens qui
mavoient été donnés à Médine et à Nazleh, et m’assura que lorsque je lui aurais
fait connoître le jour de mon départ, je trouverais tout disposé pour faire cette
excursion avec sûreté et agrément. Voici les détails que j’ai recueillis sur ces Oasis,
et la manière dont nous convînmes de faire le voyage.
El - Ouâh, situé à la hauteur du Fayoum, et désigné dans toutes les anciennes
cartes sous le nom A’Oasis parva, est à trais journées et demie au sud-ouest de
Médine. C est un petit vallon, dans lequel on trouve plusieurs sources d’eau chaude