
n’eurent pas le temps de jouir de leur bonne fortune. Le ministre fut destitué
et rejeté dans les cachots; et le sultan, assassiné par un de ses jeunes Mamlouks,
gagné sans doute par les Tartares qu’il se préparait à combattre, mourut le 21
de la lune de rabye’ second de l’an 698.
Le trône étant vacant, le*myrs procédèrent à l’élection d’un sultan. Ils rendirent
au fils de Qalâoun, avec tous les attributs du sultanat, son ancien titre. Malek el-
Nâser gouverna au Kaire, après son rétablissement, environ cinq mois, et retourna
à Krak, redoutant la turbulence des émyrs. De là il 'leur envoya son abdication,
qui, soumise à l’examen du collège des prêtres et acceptée, valut à Rokn el-dyn
Bybars el-Gàchenkyr [échanson] le titre de Malek el-Modaffer, roi triomphant.
Cette nomination ayant déplu au fils de Qalâoun, il quitta aussitôt Krak pour
redemander le trône de son père, indignement occupé par son échanson. Sans se
laisser émouvoir par la marche menaçante de Malek el-Nâser, Bybars II exigea des
émyrs le renouvellement de leur serment, et du khalyfe, celui du diplôme qui le
revêtoit de ses pouvoirs, et dont voici la teneur :
AU NOM DE DIEU CLEMENT ET MISERICORDIEUX. ^
De par le serviteur de Dieu et le vicaire du Prophète, è f c. Raby’e. Solymân de la famille d’A ’bbas,
■ aux Princes des Musulmans et aux Généraux des armées..
O vous qui croyez, obéissez à Dieu , obéissez au Prophète, obéissez à vos chefs ; sachez que j’aiI
-établi en mon lieu et place, à cause de sa piété, de soir habileté et de ses mérites, Malek el-Modaffer I
Rokn el-dyn Bybars, pour vous commander et gouverner les pays d’Egypte et les contrées de Syrie. I
Je ne l’ai mis à la tête des Musulmans qu’après l’abdication formelle de son prédécesseur , après avoir I
reconnu que cela me convenoit, et avoir préalablement recueilli les suffrages des cheykhs jies quatre I
rites orthodoxes. Donc qui lui obéit, m’obéit; qui lui est rebelle, m’est rebelle. Qui voudra se révolteri
contre moi, cousin du ProphèteJ
Venant d’apprendre que Malek el-Nâser, fils du sultan Malek el-Mansour, rompant avec les Mu-I
sulmans, oppose la Syrie à l’Egypte, excite au viol des harems, à l’effusion du sang,. ( ce dont DieuI
nous préserve1. ), je sors à la tête des chefs de l’armée pour le faire rentrer dans le devoir, protéger nosI
femmes et nos enfans, et le combattre s’il persiste dans son coupable dessein. Musulmans, abandonnez I
vos harems, et réunissez-vous autour de l’étendard sacré. Marchez avec moi, qui vais accompagner Malet I
el-Modaflêr.
Ce t appel aux Musulmans ne produisit aucun effet. Malek el-Nâser n’en fut I
pas intimidé: il continua sur le Kaire la marche qu’il avoit commencée, etyl
fit son entrée, non en réprouvé, mais en sultan; et le khalyfe ayant déposé sesI
foudres, et Malek el-Modaffer, les marques de la souveraineté, il remonta pourI
la troisième fois sur le trône, où il resta assis jusqu’à la fin de ses jours.
Il s’occupa aussitôt de la réforme de toutes les autorités. Il destitua trois des I
cheykhs des quatre rites ; le quatrième ne dut sa conservation qu’à la recomman-1
dation que Qalâoun en mourant avoit faite au sultan son fils : il adressa des reproches I
sanglans au khalyfe, qui fut obligé de les dévorer en silence, et des menaces auI
peuple, qui vint baiser la poussière de ses pieds. Enfin il fit étrangler Bybars II. 1
Toutes les autorités renouvelées, il proclama la guerre sacrée contre les Tar-j
tares, et vint, l’an 699, leur livrer, dans les plaines d’Émesse, un combat sanglant,!
où, malgré les prodiges de valeur de ses troupes, il fut défait. Obligé de retourner I
au Kaire avec sept cavaliers de sa garde seulement, il y revint, non pas en général
abattu par ses revers, mais en capitaine qui brûle de se venger. Le khalyfe publia
que sa défaite étoit un signe manifeste de la colère du ciel contre un sultan impie ;
Malek el-Nâsçr le laissa dire, et ne songea qu’à faire de nouvelles levées.
Ghazân, après avoir conquis la Syrie, y laissa seulement les troupes nécessaires
pour la garder, et retourna à Hamadân ; mais à peine fut-il arrivé de l’autre côté
de l’Euphrate, que les Syriens firent sur les garnisons Tartares ce que les Siciliens
firent sur les Français en 1282. Les vêpres Siciliennes et le massacre des Tartares
eurent lieu à peu près dans le même temps. Ghazân envoya de nouveau Koutlouk
pour châtier les Syriens; et Malek el-Nâser, accompagné de Solymân fils de Rabye’,
qu’il avoit fait reconnoître khalyfe en 701 sous le nom de Mostaldÿ b-illah, partit
pour Damas, où son armée l’attendoit. II étoit alors âgé de dix-neuf ans; mais ses
revers, plus profitables pour lui que des succès, en avoient fait un général consommé.
Au lieu d aller à la rencontre de Koutlouk, il le laissa venir à la sienne. Ce général,
trompé par ses propres espions vendus sans doute à ses ennemis, accourut pour surprendre
l’armée Égyptienne, qu’on lui avoit dit être peu formidable, fut lui-même
attaqué par des forces supérieures. Il tinrcependant de sa position tout Je parti
qu elle lui permit. Le combat se livra. Les Égyptiens, et les T.artares, n’ayant aucun
quartier à attendre les uns des autres,,,se battirent en désespérés. Koutlouk se comporta
en capitaine qui veut conserver sa réputation, et Nâser en général qui
veut reconquérir la sienne. Le choc de deux taureaux pour une génisse est moins
terrible. Les faits d armes de Koubân, général Tartare, surpassèrent en ce jour ceux
de Roustam, le premier des héros Persans ; et les’èxploits de Nâser, ceux d’A ’ntar,
le plus valeureux des guerriers Arabes/ Enfin, après un massacre horrible de part
et d autre, les Égyptiens demeurèrent vainqueurs, et les Tartares furent obligés
de repasser 1 Euphrate, a leur déshonnéur, l’an 703. Malek el-Nâser ordonna des
prières publiqiies en action de grâces de cette victoire signalée, et revint au
Kaire, où, glorieux d’avoir rétabli sa réputation militaire, il s’adonna tout entier
aux affaires de son royaume.
Ce fut cinq ans après la journée de Damas, c’est-à-dire en 708, que s’éteignit
la dynastie des Selgioucides de Natolie en la personne de Kayqobâd, son dernier
roi, tué et vaincu par Ghazân. Des cendres de cette dynastie sortit celle des Ottomans
, qui est encore de nos jours en possession des plus belles provinces de
I Europe, de £Asie et de 1 Afrique. Elle doit son origine à un certain O ’tmân
qui commandoit une horde de Turcs au service de Kayqobâd.
Sept années d une paix non interrompue ayant assuré l’autorité à Malek el-Nâser,
d choisit 1 an 712 pour s’acquitter du pèlerinage.. Cette oeuvre pie fut d’un grand-
avantage aux pèlerins de l’occident : il fit élargir le passage resserré de la montagne
dm el-Ojhah, qui sert de limite entre l’Égypte et l’Arabie Pétrée, et en fît aplanir
le terrain , qui étoit auparavant entrecoupé de rochers. Si lès pèlerins doivent ce
îen ait a sa piété, le Kaire doit a sa munificence le canal qui fait circuler à travers
cette grande cité les eaux du Nil tout |e temps que dure l’inondation, et qui, pour
cette raison, est nommé K/iafyg el-Nâsry, canal de Nâser.