
Ge port, ouvert à l’est-nord-est, est fermé par une langue de terre ou presqu’île,
à l’extrémité de laquelle un pic assez élevé lui a fait donner le nom de 1 ête dt
Mahomet. Trop près de la montagne, il a été vraisemblablement en partie comblé
par les sables et les pierres qui sont entraînés par les torrens : on n y trouve plus
aucune espèce d’habitation.
T R E I Z I È M E JO U RN É E .
Le troisième jour depuis notre départ de T o r et le treizième de notre voyage,
nous partîmes de Râs-Mohammed, pour aller à l’est, à travers les montagnes.au
port de Charm, sous le 31° 58' 10" de longitude du méridien de Paris et le 27”
5 6' 1 o" de latitude, où nous arrivâmes après trois heures de marche. C e port, dont
l’entrée est au sud, est partagé par un pic de cent toises environ de largeur sur autant
de profondeur. On trouve, à peu de distance du rivage, des puits construits avec de
gros blocs de granit. Les bâtimens venoient autrefois y faire de l’eau ; et lorsqu’ils
étoient surpris par des vents contraires, dont ils prévoyoient que la durée pouvoit
être longue, ils débarquoient leurs marchandises, qui étoient transportées au Kaire
par terre. Un santon et plusieurs pierres sépulcrales paroissent annoncer que ce
port étoit autrefois habité. Nous y vîmes quelques pêcheurs qui ne vivent que de
poisson, et qui nous en vendirent; ils en mangèrent auprès de nous; et leursen-
fàns, que nous eûmes bientôt apprivoisés en leur donnant quelques parats, furent
particulièrement étonnés de la forme de nos chapeaux.
Charm paroît être à six à huit milles de la mer de l’est, que nous avons parfaitement
distinguée des plus basses montagnes ; sa largeur nous parut différer peu de
celle de la mer Rouge. Les montagnes sur l’autre rive semblent s’abaisser en se prolongeant
dans l’Arabie Pétrée. Nous suivîmes la côte sur une assez grande longueur.
Nous aurions désiré d’aller jusqu’à l’A ’qabah, la pointe du golfe; mais, outre que
nous nous serions éloignés du mont Sinaï, qui étoit le but principal de notre
voyage, il eût fallu traverser un désert inhabité, et que nos Arabes ne connoissoient
pas. Nous rentrâmes dans la montagne par 1 extremite sud-est de la presqu île.
Bientôt après nous rencontrâmes sur une colline quelques tentes dont nous nous
approchâmes. Les femmes ne parurent pas trop effrayées felles nous demandèrent
des pârats et des aiguilles.
En suivant la même vallée au nord-ouest, nous trouvâmes quelques arbustes
et un campement plus considérable : c’étoit celui de la tribu des Mezeyn. Nos
cheykhs ne nous avoient pas trompés ; ils ne parurent pas contens de nous voir,
et ne nous offrirent rien lorsque nous passâmes devant leurs tentes. Un Arabe qui
piloit avec un bâton, dans un mortier de bois, un mélange pour faire de la poudre,
demanda avec humeur à notre interprète pourquoi il amenoit ces chiens (1). Le
cheykh de cette tribu ne conduisit pas les nôtres sous sa tente, suivant la coutume
des Arabes, pour ne pas nous faire approcher de son camp, que nous avons cependant
parcouru. Le repas se fit au milieu de la vallée. Nous ne témoignâmes ni
mécontentement ni inquiétude, et nous nous plaçâmes dans le cercle pour manger
/i) C ’est le nom que les Mahométans donnent aux Chrétiens.
D E L A P R E S Q U ’ Î L E D E S I N A Ï . 287
la chèvre sans être invités. Nous leur fournîmes le café, et nous nous couchâmes
tranquillement au milieu d’eux.
Q U A T O R Z I È M E J O U R N É E .
Les Malfamé, petite tribu dépendante des Aouârmi, que nous rencontrâmes à la
fin de la journée du lendemain dans la vallée d’el-Nasb, nous donnèrent une idée
plus juste de la manière patriarcale avec laquelle les Arabes traitent les étrangers.
Le cheykh Hâggy-Hasan vint au-devant de nous, nous fit asseoir à côté de lui sur
le devant de sa tente, fit tuer une chèvre, nous donna à laver; et pendant que
les femmes préparaient le repas et que nous prenions le café, un chanteur, après
avoir jnvoqué Dieu, chanta les couplets suivans, en s’accompagnant avec un instrument
à trois cordes (1), dont il tira des sons avec un archet :
On dépense beaucoup d’argent pour aller à la Mecque.
On quitte sa maison pendant un an pour aller à la Mecque.
Quand un cheykh marie son enfant, les cheykhs des autres tribus apportent chacun une chèvre.
Il finit par celui-ci :
J’ai des enfans qui mangent beaucoup, et j’ai les bras trop courts pour leur chercher du pain.
Le repas fini (2), nous nous reposâmes sous notre tente, que nous avions fait
placer en face de celle du cheykh. Nous trouvâmes la même hospitalité dans les
autres tribus : mais aucun de leurs cheykhs ne peut être comparé à celui-ci pour
les formes honnêtes; sa physionomie est plus distinguée,'son esprit plus vif, quoiqu’il
ait l’air un peu égaré (3). Il avoit eu des relations avec des étrangers, des
marchands, et avoit fait deux fois le voyage de la Mecque. II faisoit régulièrement
ses prières.
Q U I N Z I È M E J O U R N É E .
Jusqu’ici nous n’avions rencontré que quelques mimosa et quelques tamaris, des
broussailles sèches, des montagnes de granit et de porphyre feuilleté, rarement de
l’eau et toujours en très-petite quantité : mais des eaux limpides coulent, dans la
vallée d’Elked, entre d’énormes quartiers de roche de granit ; quelques portions
de terre végétale y sont couvertes de menthes, sur un mille environ de longueur,
depuis six toises jusqu’à cinquante de largeur. La vallée est plantée de dattiers et de
napecas ; quelques enceintes en pierre sèche servent de retraite et de magasin aux
Arabes propriétaires qui viennent en recueillir les fruits ; mais cette vallée n’est
(1) Cet instrument est composé d’une espèce de petite extrémité, à la tige de fer, après avoir passe sur un
jatte de bois couverte d’une peau de chameau, et traver- chevalet.
sée, à deux décimètres [sept pouces] environ du bord, L’archet, fait d’un morceau de bois brut, et long de
par un fer plat de douze à quinze millimètres [six à sept quatre à cinq décimètres [dix-huit pouces] environ, porte
( lignes] de large sur trois décimètres [onze à douze pouces] un paquet de crins fixé à une des extrémités, et tendu a
de long. Le gros bout, de deux décimètres [sept pouces] de l’autre avec un doigt.
long, se pose à terre; un bâton emmanché dans l’autre (a) Je décrirai ce repas à l’article des moeurs et usages
bout, long de quatre à cinq décimètres [dix-huit pouces], des Arabes.
plat en dessus, porte, à l’une de ses extrémités, trois (3) Lorsque nous retournâmes au Kaire, ce cheykh
chevilles qui servent à tendre trois cordes formées de donna beaucoup de signes de folie. 11 est vraisemblable
la réunion de plusieurs crins qui sont fixés, à l’autre que son tombeau sera un objet de vénération.