
Chegeret el-dorr‘, si l’on considère le peuple et le siècle où elle vécut, en est
un des plus rares. Turque de naissance, entraînée d’Orient en Afrique dans
la foule des esclaves achetés par Malek el-Sâlh, elle se fit bientôt distinguer par
sa beauté au milieu de ses compagnes, comme un lis se fait remarquer par
son éclat au milieu des fleurs des. champs. Son mérite fut apprécié par le sultan,
qui s’attacha à elle. Amoureux de son esclave, il devint l’amant d’une maîtresse
qui l’avoit rendu père de Tourân-châh. Plus épris encore de ses talens que tle
ses charmes, il se joignit à elle par les liens de l’hyménée, lui confia l’administration
de l’Etat quand l’armée réclamoit sa présence au-dehors; et Chegeret
el-dorr, pour me servir de la signification de son nom, fut XArbre de perles qui
ombragea son trône. |
A peine vit-elle son front ceint du bandeau royal, que les germes de son
ambition, jusqu’alors comprimés, se développèrent, et qu’elle s’aperçut de l’avantage
et du pouvoir de talens qu’elle sembloit méconnoître. Rougissant de se
trouver au second rang, et oubliant qu’elle avoit été esclave, elle dédaigna le
titre de reine pour aspirer à celui de monarque. Si pour l’exécution d’un projet
aussi hardi elle brava les lois, du moins elle respecta les moeurs et les usages de
son siècle, se restreignit à dicter ses volontés derrière le voile sacré du harem,
e rs occupa de chercher un serviteur fidèle, dévoué à ses commandemens.
Parmi ses Mamloùks, Malek%I-Sâlh en avoit choisi un pour confident de
ses plaisirs ; Chegeret el-dorr le séduisit et jeta les yeux sur lui pour en faire
l’exécuteur de ses desseins. La charge de grand boutillier permettant à celui-ci
1 accès du sérail, elle saisit le moment où le sultan étoit enseveli dans les vapeurs
du vin, pour parler d’amour à Ibek (c’étoit le nom de ce Mamlouk), lui faire
part de .ses projets, et lui laisser même entrevoir sa main. Ibek étonné hésita
d abord ; mais , ébloui par un brillant avenir, il jura fidélité à la reine, et promit
de seconder les voeux de sa maîtresse. Sa condescendance lui valut la charge
de capitaine des Mamloùks, que Chegeret el-dorr attacha par ce moyen à son
parti ; et 1 on vit un' simple esclave être à-la-fois grand échanson, capitaine des
gardes, favori de son maître, et amant affidé de l’épouse de son roi.
Chegeret el-dorr, sûre de son plan, en remit l’exécution au bonheur des circonstances.
La mort de Malek el-Sâlh, qui survint alors, sembloit les amener
favorables; mais la crainte d’être traversée par son fils la retint, et elle n’en
profita pas. Ce fils, il est vrai, avoit été, dès sa plus tendre jeunesse, élevé dans la
soumission la plus aveugle et l’obéissance la plus absolue aux volontés de sa mère.
Néanmoins Chegeret el-dorr, appréhendant que s’il venoit à connoître par la voix
publique la mort de son père, il n’oubliât ses devoirs et ne se fît proclamer
sultan sans sa participation, la tint momentanément 'cachée, appela le Qobte
Barsoum, fils de Chabbân, dépositaire de ses seqrets et intendant de ses revenus,
lui dicta des ordres pour Tourân-châh son fils, des instructions pour Ibek, et
chargea Chahab el-dyn, fils d’Yaghmour, ouâiy du Kaire, de les porter au
camp.
Le fils dYaghmour y arriva, et fut introduit au moment où l’on amenoit en
présence de Tourân-châh, entouré de ses Mamloùks, le chef des’droisés, chargé
de chaînes, et suivi de sept rois, sans doute de sept principaux seigneurs de son
royaume, faits prisonniers avec lui à la bataille de Fâreskour, le 12 de la lune
de mohârram de l’an 648 de l’hégire [ 1250 de notre, ère]. Il remit les ordres
au prince, qui les reçut avec respect, les plaça sur ses yeux, sur sa bouche et
sur son coeur, et promit de s’y conformer. Cette déférence le sauva ;xar Ibek,
qui en avoit l’ordre , etoit prêt a le frapper au moindre.signe de refus.
La mort de Malek el-Sâlh fut aussitôt publiée: à peine fut-elle connue du camp,
que les Mamloùks, vivement émus à cette nouvelle, disent des auteurs contredits
par d’autres, voulurent mettre à leur tête et à celle de 1 État le roi captif; mais ils
en furent détournés par leurs émyrs, et Tourân-châh fut salué Malek el-Mo addem,
c’est-à-dire, roi grand.
Malek el-Mo’addem, après, son avènement, ayant chargé Chahâb el-dyn du
soin de conduire les illustres prisonniers à sa mère, se mit en état de recueillir
les débris de l’armé® des*croisés épars çà et là; et, en moins de temps quil nen
fallut au fils d’Yaghmour pour se rendre au Kaire, il reconquit a 1 islamisme tous
les pays qui étqient tombés au pouvoir des Chrétiens.
Aussitôt que les cheykhs de la capitale eurent connoissance de l’approche de
Chahâb el-dyn amenantles captifs, ils allèrent à sa rencontre ; et au bruit des fanfares,
au milieu des blasphèmes du peuple contre les infidèles, ils 1 accompagnèrent
jusqu’à la citadelle, où il se présenta à Chegeret el-dorr, qui fut plus flattée de.
l’humiliation du chef des croisés que de la soumission politique d’un fils qu’elle
regardoit comme un rival.
Quant à la manière dont on en usa à l'égard de S. Louis, les auteurs.en parlent.
diversement : les uns veulent qu’on ait eu pour lui toute la considération due à un
prince malheureux; d’autres, et de ce nombre est Gelâl el-dyn, qui cite des vers
composés à cette occasion par Gemâl el-dyn, fils de Matrouh, assurent qu’il fut
abandonné à l’eunuque Sabyh, qui eut l’ordre de lui infliger, chaque jour, quatre-
vingts coups de lanière : traitement dont l’ignominie retombe plutôt sur celui
qui l’ordonna que sur celui qui le souffrit, et auquel l’auguste captif ne put se
soustraire que par une fôrte rançon dont Ibek profita.
Chegeret el-dorr avoit bien raison de craindre que la soumission empressée de
son fils ne fût qu’apparente; car Tourân-châh n’eut pas plutôt rendu le repos à
l’État, que, honteux de condescendre aux volontés d’une femme, il résolut de
secouer un joug indigne du fils de Malek el-Sâlh, du prince des Musulmans, du
vainqueur des croisés, et de gouverner par lui-même. Pour y parvenir, il méprisa
les ordres de sa mère, éloigna la plupart des émyrs Baharites dans les provinces, et
fit égorger un grand nombre de captifs. Cette conduite atroce, au lieu de. lui
assurer l’autorité, ne fit qtï’indisposer contre lui sa mère et les Mamloùks,..et sa.
perte fut jurée.
Il avoit coutume de se transporter de Mansourah à Fâreskour, qu’il faisoit
fortifier, et de là sur les bords du Nil, où il élevoit une tour en bois pour protéger
la navigation de ce fleuve. Cette tour achevée, il fit dresser un grand banquet,