
noncèrent sa mort ; arrêt qui alloit avoir son effet, quand on annonça ses funérailles.
Ce prince malheureux, qui, entouré de puissantes armées, faisoit trembler 1 Asie,
resserré dans Krak et réduit au peu de gens qui avoient suivi sa fortune, ne
trouvoit de soulagement à ses peines que dans 1 exercice du cheval : encore lui
fut-il fatal ; car, un jour qu’il franchissoit la plaine, il tomba désarçonne et inourut
de sa chute (l’an 678). On l’inhuma auprès de son père, et les émyrs satisfaits
proclamèrent Chalâmech son frère, alors âgé de sept ans, Malek el-Aadel, cest-
à-dire, roi équitable.
• On lui adjoignit comme régent Qalâoun l’EIfy, dont la fille etoit alliée a sa famille.
Placé si près du trône, Qalâoun ne borna pas son ambition a la régence.
Non content d’entendre son nom prononcé dans les prières publiques et confondu
sur les monnoies avec celui de son pupille, il chercha à le détrôner, et y
parvint en corrompant les émyrs et le khalyfe lui-même, qui chassèrent Chalâmech
du trône après quatre mois de règne, le releguerent a Krak, et proclapierent
Qalâoun l’Elfy Malek el-Mansour, roi victorieux.
L ’auteur du Sokkerdân, Ben-Aby-Hagelah, croit justifier la conduite sacrilege de
Qalâoun, en avançant qu’il est de la nature du gouvernement mahométan que
le sixième prince de chaque dynastie soit dépossédé. Tout inadmissible quest
cette justification , il paroît que Qalâoun eut connoissance de la chose, et
qu’il la fit tourner à son profit.
Revêtu des pouvoirs de sultan, il nomma au vizirat Fakhr el-dyn, son secrétaire
particulier, emploi inconnu avant lui, et chargea l’émyr Tartabây de la réduction
de Damas. Aq-Sonqor, soutenu par les habitans, s y défendit avec courage ; mais,
le siège ayant été poussé avec vigueur, il fut obligé de se rendre à la discrétion du
vainqueur, qui le conduisit au Kaire. Ce premier succès fit a Qalâoun un si vif
plaisir, qu’il alla au-devant de Tartabây, et fit grâce a Aq-Sonqor, qui vécut depuis
dans l’obscurité. Lâgyn fut créé gouverneur de Damas et de toute la Syrie.
La pacification de la Syrie, qui arriva en 678, fut immédiatement suivie *des
noces du sultan avec la belle Khonchâloun, fille de lémyr Zakkây. Les fetes qui
eurent lieu à cette occasion, furent dignes de celle qui en étoit 1 objet. Malek
él-Mansour y déploya tout le faste d’un sultan.
Deux ans après cet hyménée, il alla attaquer les Tartares commandes par
Abakah-khân, qui faisoit trembler Rahabah, pendant que Mangou-Timour son
frère, à la tête de quatre-vingt mille chevaux, menaçoit Damas. Les Tartares, six
fois plus nombreux que lui, furent défaits ; Abakah-khân, contraint d abandonner
Rahabah, se retira à Hamdân, où il mourut empoisonné, dit-on, par son autre frère,
Nikoudâr-Oghlân, qui s’empara du trône, au préjudice du fils de Mangou-Timour,
qui avoit péri. Pour s’y affermir, il se fit Mahométan, sous le nom d’Ahmed-khân.
Ahmed-khân fit part à Qalâoun, dans une lettre qu’il lui écrivit à ce sujet,
de sa conversion à l’islamisme, et en reçut une réponse analogue; mais son nouveau
culte ne put le mettre à l’abri de la fureur d’A rgoun, héritier présomptif
du trône Tartare, qui, aidé de ses sujets, enleva à ce renégat usurpateur le trône
et la vie, et vécut en bonne intelligence avec Qalâoun.
La même annéè682, Qalâoun (dit el-Y’ny, que je traduis), courroucé contre les
habitans du Kaire, qui n’avoient pas voulu obéir à un de ses édirsjes abandonna aux
sabres de ses Mamlouks, qui firent indistinctement main-basse sur l’innocent et le
coupable, et remplirent les rues de victimes immolées à sa fureur. Le carnage dura
trois jours, après lesquels, les u’iemâ étant enfin parvenus à lui faire entendre raison,
il arrêta le sang, se repentit de l’avoir fait couler, et fit construire, en expiation
de sa faute, un édifice qu’il nomma Bymâristân. Il le dèstina au soulagement de
l’humanité Souffrante, le pourvut de médicamens de tout genre, et y établit
quatre musiciens dont la charge étoit de dissiper par des airs gais la mélancolie si
fatale aux malades, et de les distraire'de leurs souffrances par des contes amusans.
Il fonda aussi un collège dans le même hôpital.
L ’an 683, il s’empara, après trente-trois joujs de siège, du fort de Merfed, et
revint au Kaire pour s’occuper de la réforme du costume de ses Mamlouks. Il
leur ordonna de rouler autour de leurs têtes, couvertes auparavant de calottes de
laine seulement, des châles de mousseline, leur défendit de tresser leurs cheveux
et de les renfermer dans des bourses de soie, de porter des ceintures de brocart,
des manches étroites, des bottes dont les retroussis s’élevoient au-dessus du genou,
de soutenir leurs armes par des boucles d’or du poids d’une livre et demie, &c.
Il les rendit à la simplicité qui convient à des guerriers ; et pour tenir en
haleine leurs esprits turbulens, il les conduisit en 684 contre le château de Krak,
qu’il força, et où il fit prisonnier Chalâmech, qui s’en étoit fait reconnoître roi,
et le mena au Kâire ; où il vécut jusqu’au temps de Khalylst
N’ayant plus d ennemis aü-dehors, il se mit, en 685, à faire la guerre àses vizirs. Il
les déposa, les remplaça, les renomma et les destitua alternativement ; enfin, après
une longue série de destitutions, cette charge échut à Chenus el-dyn, qui la conserva
assez long-temps. Après cela, il fit reconnoître A ’iy son fils Malek el-Sâlh, roi pieux,
et 1 associa à son trône. Son intention étoit de lui laisser l’administration des affaires,
quanti il seroit obligé de s’absenter : mais il n’eut pas la satisfaction de le voir porter
long-temps ce titre ; car, attaqué d’une fièvre chaude, A ’iy mourut l’an 687.
Semblable a la panthère privée de ses petits, Qalâoun chercha quelque proie
sur laquelle il pût assouvir la rage que lui causa la perte d’un fils qu’il chcrissoit. Il
se précipita sur Tripoli de Syrie, qu’un grand nombre d’années d’une paix non interrompue
avoient rendu riche. Il l’enleva malgré sa résistance ; et ses malheureux
habitans, égorgés sur les décombres* de leurs habitations, furent les hécatombes
quil immola aux mânes d’A ’ly. Il étoit écrit, disent les Orientaux, que Tripoli,
après etre demeuré à peu près cent quatre-vingts ans au pouvoir des Chrétiens,
devoit tomber pour toujours dans les mains des Mahométans. La ville actuelle a
été fondée par Qalâoun sur les ruines de l’ancienne.
Apres cette sanguinaire expédition , il retourna dans sa capitale, où il reçut les
ambassadeurs d Alfonse, roi d Arragon, et conclut avec eux, le 13 de la lune de
îabye second 689 [24 avril 1 289], le traité dont Al. Silvestre de Sacy nous a donné
la traduction. Il survécut peu a cette paix; consumé par le chagrin, il s’éteignit
le 6 de la lune de qa deh, c est-à-dire, sept mois après. Son convoi fut majestueux :