
donné sur un fumier, reprocha aux juges l’iniquité dé leur jugement et leur infante
condescendance. Il eût miéux valu pour le malheureux fils de Berqouq de n’être
jamais sorti de l’obscurité à laquelle il s’ëtoit condamné volontairement.
Après l’exécution de ce prince digne d’un meilleur sort, Mosta’yn h-illah, ayant
réuni en sa personne l’autorité spirituelle et l’autorité temporelle, reçut les sermens
dès chefs de l’armée et des docteurs de la lo i, créa Mahmoudy son premier vizir, et
s’appuya de ses. conseil?. Outre ce chèykh, Mosta’yn b-illah accordoit encore ses
faveurs et son amitié à ’un autre émyr nommé Nourouz, qui tenoit un rang distingué
à sa cour, et dont il prenoit souvent les avis. Mahmoudy lui porta envie, le
craignit, et parvint à l’éloigner, en le faisant nommer gouverneur de la Syrie, où
tous ces événemens se passèrent, pendant que lui, qui ne quittoit pas le khalyfe,se
mit en route avec |ui pour le Kaire. Des exprès ayant annoncé à la capitale l’arrivcc
prochaine du souverain pontife, une foule immense de peuple alla à sa rencontre
jusqu’à Qatyeh, station qui se trouve à deux journées des frontières de l’Egypte, dans
les déserts de l’isthme de Soueys, et l’escortà au milieu d’acclamations sans nombre
jusqu’au palais des sultans, qmon lui avoit préparé à la citadelle. J»
Il ne s’y fut pas plutôt installé qu’il s’occupa des affaires de son royaume, réforma
les vices de l’administration, allégea le peuple, punit les exacteurs, et eut la satisfaction
bien douce d’entendre les bénédictions qu’on lui adressoit de toutes parts.
Il faisoit le bien, et ne se doutoit pas du mal qu’on lui préparoit. Jugeant des
autres d’après son coeur, il donnoit à ceitx qui l’entouroient, et qui, malheureusement
pour lui, étoient les créatures de Mahmoudy, une confiance qu’ils ne
méritoient pas.
Mahmoudy, premier vizir, ne se contenta pas de cette charge; il voulut être
lieutenant général du royaume : il intrigua, et le devint avec le secours de ceux qu’il
avoit placés autour du souverain pontife. Ce fut le 8 de la lune de rabye’ premier
de l’an 815 de’ l’hégire, qu’il en reçut l’investiture des mains de Mosta’yn,
en récompense de ses services apparens. On peut dire avec raison qu’il fut revêtu
par avance des dépouilles du khalyfe, et par ses propres mains; et il faut ajouter qu’à
mesure que la fortune déroboit au sultan quelques-unes des faveurs qu’elle lui
avoit prêtées, elle en enrichissoit, à son préjudice, son perfide confident.
Revêtu d’une dignité qui le faisoit presque l’égal de son maître, et soutenu
par la fortune, qui accorde tout aux téméraires, il marcha d’un pas plus hardi à
l’autorité suprême, s’installa dans le palais du sultan, et surpassa le luxe et l’orgueil
de ceux qui l’avoient précédé. 11 fit plus ; après trois mois d’une patience forcéê,
il lui envoya son secrétaire privé, qui lui intima l ’ordre de ne rien entreprendre ni
exécuter, à l’avenir sans avoir préalablement reçu ses ordres.
Mosta’yn, étonné ou plutôt stupéfait d’une telle audace, reconnut, mais trop
tard, qu’il étoit trahi, et se repentit d’avoir éloigné Nourouz de sa personne; mais,
comme pour Je moment il se trouvoit hors d’état d’agir, il dissimula, et condescendit
en apparence aux désirs de Mahmoudy , faisant néanmoins savoir à
Nourouz tout ce qui se passoit, et lui prescrivant d’accourir en toute diligence.
Mahmoudy, enhardi par-ce premier succès, ne s’en tint pas là; il fit signifier,
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D E S M A M L O U K S d ’ É G ï P T H . 1 5 1
quelques mois après, au khalyfe, qu’il eût à lui remettre, suivant l’usage, ses pouvoirs
temporels. Comme cette demande étoit appuyée d’un bon nombre d'hommes
armés, elle ne lui fut pas refusée ouvertement. Avant d’y acquiescer, le khalyfe
chercha à traîner en longueur, mais en vain ; on lui parla en maître, on l’intimida,
et, forcé à la fin, il revêtit son ennemi du titre de Malek el-Moyed, roi aidé, espérant
reprendre bientôt sa revanche. Mahmoudy, parvenu au sultanat, relégua
Mosta’yn ^dans une habitation sans éclat,:et d’autres disent, dans un des appar-
ternens du palais.
Tel étoit l’état des choses, quand Nourouz, pressé par les ordres de son maître
et par son propre ressentiment, arriva au ICaire. Il n y vint que pour être témoin de
la victoire de son rival et de la honte du khalyfe. Cependant'il tint conseil avec
Mosta’y n , et il fut décidé que, comme la force étoit impuissante, il falloit avoir
recours aux armes de la religion, qui avoient si bien réussi contre Farag. En conséquence,
une sorte d’excommunication fut essayée, le septième jour de l’avant-
dernier mois Arabe de l’an 81 y ; mais elle avorta par , la prévoyance de Malek el-
Moyed , qui sut faire son profit de la discorde qui régnoit parmi les docteurs de la loi.
En parvenant à la royauté, Mosta’yn, par pure haine, avoit disgracié Sirâg, el-dyn
el-Belqyny, grand-prêtre du rit châfe yte, et lui avoit substitué Chahâb el-dyn el-
Bâouny. En s’appropriant le sultanat, Malek el-Moyed rappelaSirâg el-dyn, lui rendit
sa pretnse, et se servit du ressentiment qu il nourrissoit, pour opposer les docteurs
de la loi aux docteurs de la loi, comme il avoit opposé le khalyfe à lui-même.
Le khalyfe et Nourouz, forts de l’excommunication, à laquelle le collège des
prêtres avoit souscrit, se crurent victorieux du sultan réprouvé ; mais ils furent victimes
de 1 explosion qu’ils préparoient contre leur adversaire.
Malek el-Moyed, ayant appris en Syrie, où il se trouvoit avec Belqyny, qu’on
avoit lancé contre lui une excommunication, quitta tout-à-coup cette contrée, et vint
se présenter à.ses ennemis. Son intrépidité les fit pâlir.' Le khalyfe est abandonné,
Nourouz prend"la fuite, le collège des prêtres nie l’anathème,. vient se prosterner
a ses pieds, et Belqyny, ramassant les foudres que Mostâ’yn n’avoit pas su
manier, les tourna contre lui : il convoqua le même collège des prêtres^ appela la
sévérité des lois sur la tete du khalyfe qui avoit abusé des pouvoirs spirituels, et le fit
déclarer indigne du pontificat, rebelle au seul vrai sultan, et déchu du khalyfat.
Le collège, sans force et sans volonté, adhéra à tout ce qu’on voulut, et signa
l’arrêt que la violence lui arracha. Mosta’yn b-illah, exilé à Alexandrie, alla y traîner
une existence vulgaire, et pleurer une disgrâce qu’il n’avoit pu prévoir ; et le khalyfat,
au lieu de reprendre son éclat primitif, fut enseveli pour jamais dans l’obscurité.
On proclama, après lui, Dâoud, son frère, khalyfe sous le titre de Moa’teded
b-illah. La même année 816 est encore remarquable par la mort de Mohammed-
khân, fils de Bajazet, qui laissa à Morâd son fils la couronne Ottomane.
La dynastie des Mamlouks CrrcassienS, qui paroissoit anéantie par le sultanat
de Mostayn b-illah, se releva avec plus de force et de vigueur par l’élévation de
Malek el-Moyed, mais sans que rien cliangeât la marche des événemens.
Mahmoudy, parvenu au comble de ses désirs, marcha sur les traces de Mosta’yn,