
Conduisit le suitan, qui, se voyant assailli par ces cinq ministre?de mort, et hors
détat de se défendre, implora la pitié de son épouse ; elle alloit céder, quand les
eunuques, roulant autour du cou du prince le châle de son turban, l’étranglèrent en
s’écriant : « Princesse, si vous lui faites grâce, nous ‘ sommes perdus. » Le bruit
courut qu’il étoit mort à la suite d’une attaque d’épilepsie, le 26 de la lune de
rabye’ premier de l’an 655.
Chegeret el-dorr n’eut 'pas le temps de jouir des effets de sa vengeance. A ’Iy, fils
du sultan, aidé des Mamlouks de son père, s’étant emparé de sa personne, et
l’ayant livrée à sa mère, qui l’avoit sans doute excité à en agir ainsi, celle-ci l’abandonna
à la barbarie de ses femmes ,*qui lui firent subir une mort d’un genre nouveau.
Les femmes en Orient èt en Afrique portent, dans l’intérieur des harems, des
espèces de sandales ou galoches de bois nommées qobqâb. C ’est sous les coups
multipliés de cette chaussure que Chegeret el-dorr, qui naguère régissoit à son
gré les destins de l'Egypte, périt écrasée comme un vil insecte ; son cadavre fut
jeté du haut des murailles dans les fossés de la citadelle, et, après y être demeuré
trois jours entiers sans sépulture, en fut retiré pour être déposé dans un tombeau,
auprès de celui de Sitty Nefyçali, au Kaire. Son règne eut l’éclat et la durée d’un
météore. Elle mourut, laissant après elle le surnom d’Omm-Khalyl, c’est-à-dire,
mère de Khalyl, autre fils qu’elle avoit eu deSâlh. Elle fut la Pulchérie ou la Sophie
de son siècle : tout en elle, pourme servir "de l’expression même'des Orientaux,
étoit merveille. A ’iy lui succéda ; mais, comme on va le voir, son règne ne fut- pas
de longue durée.
CHAP ITRE II.
A 'ly. Q otoz. Bybars.
A pr è s la double catastrophe du meurtre d’Ibek et de la mort «ruelle de Chegeret
el-dorr, A ’iy, dit Nour el-dyn, fut proclamé Malek el-Mansour, roi victorieux,
et gouverna sous la tutelle de Cherf el-dyn. Son règne, malgré les tâlens de son
gouverneur, qui mit tout en oeuvre pour le prolonger, ne se soutint que jusqu’au
retour à la capitale, des émyrs Sâlhites, qui, comme on l’a vu, s’étoient enfuis en
Syrie ; il dut sa chute à Seyf el-dyn Qotoz el-Farkâbad, que, pour son malheur,
on avoit élu atâbek ou régent.
Ces émyrs, avertis sans doute par Qotoz de la mort de leur ennemi et de leur
bienfaitrice, revinrent au Kaire, s’y assemblèrent en divan général, déclarèrent
Malek el-Mansour, âgé de onze ans seulement, inhabile à régner vu son bas âge,
le déposèrent, et saluèrent Qotoz sultan avec le titre de Malek el-Modaffer, c’est-
à-dire, roi triomphant.
Qotoz signala le commencement de son règne par l’emprisonnement, et, selon
toutes les apparences, par la mort de son légitime souverain, et par l’exécution de
Cherf el-dyn, qu’il fit mourir en croix à la porte de la citadelle. Ce Cherf el-dyn
étoit Qobte d’origine, et avoit été médecin et favori du cinquième sultan Ayoubite.
Il changea le nom Chrétien Hibct-allih [ Dieudonné ] en celui de C lin f el-dyn [Gloire
de la foi], et il réunit la profession de médecin et la charge de vizir, dans lesquelles
il fut également célèbre. Il s’acquitta de ses fonctions de ministre d’état avec
honneur, tant sous les derniers sultans Ayoubites, que sous les premiers Sultans
Mamlouks. Qotoz le fit périr, à ce qu’on prétend, pour n’avoir pas voulu seconder
ses projets, et il lui donna pour successeur Zeyn el-dyn Ya’qoub.
Pendant que ces choses se passoient au Kaire, on y vit arriver un officier Tartare,
porteur d’une proclamation de Holâkou, petit-fils de Gengis-khân. Cet Holâkou,
après avoir, à la tête d’une armée d’élite tirée,des troupes de Mangou, empereur
des Mogols, son frère, purgé le monde de la secte infâme des Assassins ; après s’être
vengé par la mort de Mostanser-b-illah, qui naguère avoit voulu donner un sultan
à l’Egypte et qui ne put défendre ses états, de ce que ce khalyfe avoit manqué à
I engagement qu’il avoit pris avec lui de concourir à exterminer cette race impie;
après avoir couvert de deuil et de désolation les l ’râq, saccagé et pille les grandes
cités de Baghdâd, Moussoul et Alep ; après s’être rabattu sur la Syrie et s’être enfin
emparé dé Damas, s’avançoit sur l’Egypte. Sa proclamation, dictée par l’orgueil de
ses succès, et transmise par Y ’ny dans son petit ouvrage intitulé Gouâher el-Bouhour,
c est-a-dire, les Perles des Océans, ¿Vc. , est conçue en ces termes :
« De la part dti Roi de tous les rois qui régnent*| du couchant à l’aurore,
» du plus puissant des khaqân, Holâkou- khânW&c. &c., dont les conquêtes sont
» inouïes et les troupes innombrables, &c. &c.
» Peuple de Masr [d’Egypte], ne vous hasardez pas à combattre contre moi,
» vos efforts seroient impuissans; n’imitez pas ceux de Moussoul et d’Alep. »
Le laconisme et la force de cette proclamation firent sur l’esprit de Qotoz
l’impression qu’ils devoient faire; mais, la première terreur surmontée, il s’occupa
de conjurer l’orage qui, né au sein de la Tartarie, étoit venu fondre sur la Syrie
et menaçoit 1 Egypte. Il rassembla ses généraux, mit en campagne ses armées encore
tout ëchauffées^de leurs succès sur les croisés, les augmenta d’Arabes et d’une
infinité de nouvelles recrues, leva six cent mille dynârs sur les Égyptiens pour les
frais de la campagne, et en distribua une partie aux troupes, auxquelles il donna
un rendez-vous générai dans les plaines de Rydânyeh ; ce fut le dernier jour de la
lune de cha’bân, l’an 658 de l’hégire, qu’il fit donner le signal du départ, et que
cette armée formidable fit un mouvement en avant sur la Syrie.
Pendant que les deux armées s’avançoient chacune de son côté, Mangou-Ka’ân,
empereur des Mogols, mourut; et cette nouvelle parvenue à Holâkou opéra un
changement qui tourna en faveur des Égyptiens, en ce qu’il força le général Tartare
a retourner dans sa patrie avec la majeure partie de ses troupes, ne laissant à Ketho-
ghâ, son parent et son lieutenant, que dix mille cavaliers choisis. Ce fut avec cette
poignée de troupes que Ketboghâ osa continuer sa marche contre Qotoz, qui avoit
accéléré la sienne, aussitôt quil avoit eu connoissance de la retraite d’Hoiâkou.
Ketbogha et Qotoz se rencontrèrent à A ’yn el-Gâlout, c’est-à-dire,la Fontaine de
Goliat, dans là terre de Chanaan, nommée Tuban'te par nos auteurs. 11 s’engagea un
combat sanglant. Tout violent que fut le premier choc des Tartares, il ne produisit