
du petit Delta, ne doivent pas être moindres que dans la haute Egypte ; c’est-à-
dire que le terrain auroit dû s’exhausser de trois mètres soixante-dix-huit centièmes
(i) depuis trente siècles. Que l’on réduise, si l’on veut, cette quantité, il
nen faudra pas moins admettre que les alluvions déposées pendant un laps de
temps si notable auraient dû produire des effets extrêmement sensibles : ainsi le
contour du lac devrait avoir éprouvé une réduction considérable, les marais
environnans devraient s’être successivement desséchés, et la Salure des terres qui
en constituent les abords auroit dû diminuer de plus en plus. Comment se fait-
il que les faits présentent des résultats précisément opposés ! Chaque année, de
nouvelles couches de limon et de sable recouvrent le fond du lac et de ses environs,
et cependant la marche des attérissemens est devenue non pas seulement
stationnaire, mais encore rétrograde; le lac et les lagunes ont envahi des terrains
qui étoient anciennement cultivés et habités; et l’influence des eaux saumâtres,
dépassant les ruines de San, s’est successivement propagée dans un vaste territoire
qui avoit été le théâtre de la fertilité et de l’abondance pendant un temps
immémorial.
En réfléchissant sur ce phénomène, dont l’action s’est d’ailleurs exercée, ainsi
que nous lavons dit, sur plusieurs autres points de la lisière maritime du Delta,
on ne peut s empêcher de l’attribuer à un changement progressif entre le niveau
de la surface du sol et celui des eaux de la mer. Si ce changement est réel, il
n a pu arriver que de trois manières : ou la mer s’est exhaussée tandis que le sol
s est accru ; ou le sol s’est enfoncé à mesure qu’il recevoit de nouveaux dépôts
le niveau de la mer n éprouvant lui-même aucun déplacement ; ou bien enfin j
le niveau de la mer s est élevé en même temps que le sol s’est affaissé. Sans doute
il nest pas aisé de démêler lequel de ces trois modes a pu être employé par la
nature, et il est encore plus difficile de donner une explication tant soit peu
satisfaisante de celui auquel on devroit accorder la préférence : mais ces difficultés I
n ôtent rien a 1 importance de la question ; elle intéresse évidemment une des
branches principales de la géologie.
Il serait hors de mon sujet de traiter cette question avec tous les dévelop-
pemens dont elle est susceptible ; je ne ferai même qu’une seule observation,
avant de consigner ici 1 hypothèse que son examen m’a suggérée. 11 me semble
que cest en vain qu’on essaierait, dans une explication quelconque.de supposer
que les alluvions que le Nil répartit annuellement sur la lisière maritime du Delta,
sont extrêmement foibles; car alors il faudrait- se demander comment le Delta
lui-meme auroit pu originairement se former, et l’on ne saurait concevoir sa formation
préalable quen admettant une action du fleuve tellement ancienne, qu’elle
remonterait au-dela des époques les plus fabuleuses des chronologies Indiennes. I
Cela posé, voici 1 hypothèse qui, en attendant une meilleure explication, me
semble propre à rendre raison des anomalies que j’ai sommairement signalées dans I
la marche des attérissemens dont il est question.
( l) Onze pieds huit pouces.
L’histoire I
D E S A N . C H A P . X X I I I . i y
L histoire nous a conservé le souvenir de plus de quatre cents tremblemens
de tene qui, depuis vingt-cinq siècles, ont désolé différentes parties des anciens
continens. Les côtes de Barbarie, l’Egypte et la Syrie, sont les contrées qui, à
diverses époques, et notamment dans les années i ty , 4 8 0 et 1222, ont le plus
souffert de ces terribles phénomènes. Les effets que les commotions souterraines
ont dû exercer sur la lisière maritime du Delta, sont aisés à imaginer. On peut
les comparer à ce qui arrive lorsqu’on agite une masse de sable et de limon
complètement abreuvée d’eau, et dont la surface s’incline vers un espace Vide
et illimité ; chaque secousse détermine non-seulement au tassement de la masse,
mais encore une fuite de ses élémens vers les parties basses. C ’est ainsi que les
attérissemens du Nil, qui sont habituellement couverts par les eaux de la Méditerranée,
ont pu s affaisser et s’étendre à plusieurs reprises vers le fond de la haute
mer, et que leur mouvement a dû être suivi par le sol des lacs et par celui des
territoires voisins, dont la masse est incessamment ameublie par l’humidité qui
la pénètre à toute profondeur.
.11 seroit meme possible que Ieffet des secousses souterraines eût été augmenté
par un très-léger enfoncement du berceau solide qui, à une profondeur plus ou
moins considérable, sert dassiette au Delta. Mais la supposition de cette cause
secondaire ne deviendrait péremptoire qu’autant qu’il seroit prouvé que la chaîne
calcaire d Alexandrie et d’Abouqyr est actuellement un peu plus enfoncée au-
dessous du niveau de la mer qu’elle ne l’étoit anciennement : or,, à cet égard
je n’oserois avancer que le témoignage des observateurs est unanime. Je me contenterai
donc de faire remarquer que, dans l’opinion de ceux qui tiennent ce
changement de niveau pour constant, c’est presque gratuitement qu’on a entrepris
de l’expliquer au moyen d’une élévation progressive et générale de la Méditerranée
( 1 ). Si cette élévation avoit eu lieu, on l’auroit facilement et depuis longtemps
constatée en une infinité d’endroits ; or il est certain que, depuis les temps
historiques, aucun fait positif n’en a suggéré l’idée, si ce n’est près d’Alexandrie :
mais nous savons, au contraire, que plusieurs plages de la Méditerranée ont
éprouvé des mouvemens plus ou moins prononcés, soit de soulèvement, soit
d abaissement, par 1 effet de diffcrens tremblemens de terre ; et il paraît démontré
qu après,les oscillations quelques-unes dé ces plages n’ont pas exactement repris la
position qu’elles occupoient auparavant, eu égard au niveau des eaux. Ainsi donc
l’hypothèse qui se borneroit à enfoncer la petite plage d’Egypte pour rendre
raison de 1 état actuel des choses, semblerait bien préférable à celle qui, dans
le meme -but, prétendrait exhausser toute la Mediterranée dans 1 étendue de son
immense bassin.
On me pardonnera, j’espère, la digression à laquelle je viens de me livrer,
(1) On sait qu’il existe en faveur de cette hypothèse tantes; j’en ai été le témoin, et ¡’estinte que c’est avec
une autorité bien puissante , celle de Dolomieu : aussi fondement qu’il a annoncé le changement de niveau
dois-je avouer que ce n’est pas sans un mûr examen que dont il s’agit, et qu’il en a porté l'évaluation à plusieurs
je me suis décidé à l’abandonner. Du reste, les obser- décimètres pour un laps de vingt siècles,
varions qui la lui avoient suggérée me paraissent cons-
A . D . C