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M. Le Père est entré dans les plus grands développemens dans son grand Mémoire
sur le canal des deux mers, c’est-à-dire, le canal qui arrose le Kaire et sa
province. Je négligerai donc ici les passages d’Hérodote, de Strabon , de Diodore
de Sicile et de Pline, lesquels s’appliquent seulement au bras tiré du fleuve Pélu-
siaque, vers Bubaste, et non à la branche venant de Babylone.
Cette dernière branche avoit-elle, dans l’origine, sa prise d’eau dans le fleuve
au même point que le canal actuel, ou bien plus près de Babylone! C ’est ce qu’il
est impossible de décider. Quant à son embouchure ou point*de concours avec
les eaux de la mer Rouge, il est nécessairement déterminé par la position de la
vallée de Saba’h byâr, et elle ne pouvoit pas être éloignée de l’issue du canal de
Nécos, entre cette même vallée et le bras Pélusiaque. Son cours entier est de dix-
huit lieues de développement, si l’on part d’A ’bbâçeh.
Si le canal dit de Trajan a cessé, avec les autres canaux qui faisoient partie de
ce grand ouvrage, de servir de communication entre l’Arabie et l’Égypte, il a
continué cependant d’arroser la province et de porter des eaux à Belbeys, l’ancienne
Phelbès ; j’en ai suivi et relevé le cours jusqu’auprès d’el-Menâyr : sa largeur
moyenne est de 6 mètres, et il est souvent beaucoup plus large. Voilà donc un
des plus importans ouvrages de l’antiquité conservant de nos jours une partie de
son utilité : il suffiroit pour signaler à la reconnoissance de l’Égypte moderne
l’industrie des anciens habitans, ainsi que la prévoyance et la sagesse des princes
qui ont régné sur eux.
§- III.
D u Village appelé Delta, correspondant à Beçous.
S e l o n Strabon ( i ) , la partie supérieure (ou la pointe) du triangle formé par
les deux principaux bras du Nil (2) et la mer étoit nommée Delta comme le
triangle entier, et il s’y trouvoit une bourgade portant aussi ce même nom : xlt/in...
x s iA s ira f A ÉAro.. D ’Anville n’a fait aucun usage de ce passage de Strabon, qui
mérite cependant d’être mentionné et appliqué à l’étude actuelle des lieux. Je
regarde le village de Beçous comme le reste de l’ancien bourg appelé Delta. En
effet, il est à 3 schoenes de la partie sud de Memphis, distance que demandent
Strabon entre le Delta et cette capitale; el-Edriçy, qui indique 3 parasanges
dans le même intervalle; enfin Pline, qui assigne ty milles aboutissant à la
partie nord de Memphis. Deux autres distances que rapporte Strabon d’après
Artémidore d’Éphèse, l’une de 28 schoenes à partir d’Alexandrie, l’autre de
2 y schoenes à partir de Péluse, se rencontrent encore au même endroit, ou à
fort peu près (3). Nul doute, comme j’ai eu l’occasion de le dire ailleurs, que
ce point ne fut l’origine de la séparation du Nil en deux grandes branches, la
Pélusiaque et la Canopique, quoique bien loin de l’origine actuelle du Delta. Le
Ventre de la Vache, Batn el-Baqarah, comme on l’appelle aujourd’hui, est trois
(1) Geograph. Iib. X V I I , pag. 78b.
(3) Voyeç l’Exposition du système métrique des anciens
(2) La Canopique et la Pélusiaque.
Égyptiens, A . M . tom. I , pag. $08 et cqp.
E T D E L A P R O V I N C E D U K A I R E . C H A P . X X . 1 ^
fois aussi éloigne du Kaire que I est Beçous. Ce village présente peu de vestiges
apparens d antiquité ; il n est remarquable que par le grand pont Arabe en pierre,
qui en est très-voisin ( i ), et par la tete du canal Abou-Meneggeh, reste de l’ancienne
branche Pélusiaque. Cette prise d’eau est seulement à cinq minutes de
chemin de Beçous, vers le sud-est ; c’étoit donc là l’origine du Delta depuis
les temps les plus reculés, au moins depuis l’époque d’Hérodote, et encore sous
Ptolémée le géographe (2). Je pense même, quoique cette bifurcation du Nil ne
puisse plus à présent rester stationnaire, et qu’elle soit destinée à s’avancer encore-
vers le nord et l’ouest, puisque telle est la pente du fleuve, que, dans les temps
antérieurs au voyage d'Hérodote, et depuis que le fleuve a pris un cours fixe dans
la vallée, elle a toujours existé à peu près au point dont il s’agit, et non en un
point situé beaucoup plus au sud. En effet, au midi de Babylone, le Moqattam
mamtenoit le Nil dans un lit unique, et au nord de Babylone, la bifurcation
pouvoit avoir lieu tout au plus à la tête de l’île de Choubrâ, à une lieue au-dessus
de Beçous (car je ne pense pas que l’on puisse regarder le canal de Trajan comme
le reste du cours que suivoit la branche Pélusiaque à une époque très-reculée). Je
dois faire mention ici d’un point qui est en correspondance avec celui de Delta,
bien qu’extérieur à la province; c’est celui de Cercasorum'ou Cercesura, où, selon
Hérodote, le Nil se partageoit en deux branches (3). Ce lieu étoit en face du
premier, sur la rive gauche; car Strabon dit que Cercesura étoit du côté de la
Libye, près de I observatpire d’Eudoxe (4 ). Nous savons qu’Eudoxe a observé à
Héliopolis, peut-être l’a-t-il fait aussi en quelque endroit du voisinage; et dans tous
les cas, la distance des lieux est peu considérable. Il seroit curieux de trouver
dans 1 étymologie de Kepxjca-aipov, Kepxstrcvpa., et Cercesura, selon Pomponius Mêla,
un sens analogue à la division du fleuve en plusieurs branches; mais je n’essaierai
pas Cette recherche, et je renverrai au Mémoire sur la géographie comparée, à
I article du nome Letopolites, dont Ccrcasorum faisoit partie : c’est là que j’exposerai
d’autres considérations géographiques sur le Delta et sur ses différentes divisions.
§. IV .
Branche Pélusiaque, Branche Athribitique, et Canal de Felfel.
C o m m e je traite en détail, dans le mémoire qui vient d’être cité, des différentes
branches du Nil, je dois me borner ici à peu de mots. En parcourant la
province de Qelyoub pour mes opérations topographiques, j’ai eu occasion de
voir et d’étudier le cours d’un grand canal, parfois à sec, d’autres fois à grand
courant, très-remarquable par son lit bien encaissé, son égalité, sa profondeur,
enfin sa largeur, qui va a Jo métrés. Il se nomme canal de Felfel. Je ne l’avois vu
mentionné dans aucune carte ou ouvrage de géographie. Il arrose par des dérivations
les terres de Benhâ el-A’sel et la plaine d’Athribis. A el-Choumout, il
( 1) II sera décrit ailleurs : le pont de Beçous et les autres
ponts du canal Abou-Meneggeh ont été réparés par le sultan
Rokn el-Douniaou el-dyn Beybars, dans l’année ixjo
de notre ère.
(2) Voyez note 2, page 14.
(3) H ist. Iib. 11, cap. x v et x c y n .
(4) Geograph. Iib. XVII, pag. 806.