
Le cheykh me conduisit ensuite sur.ie port, au logement qu’il m’avoit fait préparer. J’y trouvai
pour tout meuble, un morceau de tapis sur une vieille natte ; pour toute provision, une ctuchj
d’eau. II m’apprit que la maison où nous étions lui appartenoit; que son bisaïeul i’avoit fait construit, I
ainsi qu’un autre grand bâtiment qu’il me mena visiter le lendemain, au sud de la presqu’île, et qt I
nous trouvâmes dévasté par les troupes du pâchâ.
Nassar me parla d’un air pénétré des malheurs de sa famille; il espéroit être bientôt vengéj.,
Gezzârr.ec Je- veux, me disoit-il, faire de Sour une place plus forte que celle d’Acre; j’y attire«;
» beaucoup de marchands. »
La population de Sour est de douze à quinze cents personnes, dont les trois cinquièmes s0J
musulmans, et le reste professe la religion chrétienne ;• les premiers font le commerce de l’intérieur I
et les autres vivent du commerce du dehors. Ces derniers ont fait bâtir.7depuis peu d’années qu^l
ques maisons assez commodes ; ils ont leur église, pour la conservation de laquelle ils paient de b i j
fortes contributions : s’ils ne gémissoient sous un despotisme de fer, Sour deviendrait dans peu assj
considérable.
Je rentrai le 16 au camp, laissantà So.ur les Motouâllys disposés à s’y défendre jusqu’k extinctioj
La campagne d’Acre est fermée, vers le nord, par'des montagnes qui se terminent sur la n j
par le cap el-Mechrefy. Celle de Sour est ceinte d’une plus haute chaîne, qui, partant de la Qasmvel I
rivière de la vallée de Bega’ , tourne.au midi et k l’ouest, et vient aussi se terminer sur la mer,, 1
le cap Blanc, appelé dans ce pays Gtbel cl-Naqourah.
Le cap Blanc est séparé du cap el-Mechrefy par une petite plaine : mais les deux chaînes aui-:
quelles ifs appartiennent s’unissent à une deroi-Iieue du rivage ; iis ne sont guère plus saillans de a l
coté que la ville d'Acre : Sour est beaucoup plus avancée en mer , et répond presque au moa|
Carmel.
II y a neuf lieues d’Acre à Sour, savoir: trois et demie de la place d’Acre au. pied du c a p e j
Mechreiÿ, trois de l’extrémité de la campagne d’Acre à l’entrée de celle de Sour, deux autres de i |
aux sources ou moulins de Sour, et une demi-lieue encore pour arriver dans cette presqu’île. I
On trouve plusieurs villages sur la route, dans la campagne d’Acre : le principal; nomméél
Esmeryeh, à une demi-lieue de la place, est peuplé de deux cents Turcs; le second, d -M m 'A
une demi-lieue plus loin et un peu sur la droite, est habité par une centaine de Chrétiens;[1
troisième; nommé Zyb, vers la mer, à près de deux lieues d’el-Masâr, renferme quatre cents i n i l
vtdus Turcs. On laisse à l’est el-Bafâ, village des Motouâllys, qui a six cents personnes de p op u la tk l
La nature du sol est une bonne terre de labour; on y trouve par intervalles quelques m o n t io J
de sable: on y voitquelques oliviers. II est coupé par plusieurs ruisseaux, dont un, qu’on passe sure1
vieux pont, entre el-Masâr et Zyb, fait aller, k une demi-lieue plus haut, près du village d’el-FargJ
des moulins qui ont été très-utiles k l’armée, èt fournit des eaux k i’aqueduc d’Acre.
On monte au cap el-Mechrefy par une rampe pratiquée sur le flanc de la montagne, de l’est a
nord-ouest; en haut, on trouve une maison crénelée, espèce de corps-de-garde, ouvrage des Jk
touâllys : pour descendre de l’autre côté, l’on n’a d’autres chemins que quelques sentiers, imprri
cables pour l’artillerie, à peine frayés sur le rocher n u , le long .d’une coupure faite au ciseau « I
qui indique une ancienne route; ils conduisent dans un ravin qui descend rapidement, par plusimi
contours aboutissant à une petite plaine pierreuse. On y voit des ruines'et une maison isolé
près de laquelle coule une eau vive qui invite à se désaltérer. Cette eau s’appelle A ’yn , 1-G a 'fÆ
fontaine de Ga’fât, du nom d’un village qui est dans l’intérieur, près duquel elle prend sa source,
et que les habitons Motouâllys ont abandonné depuis peu , à la suite d’une rixe avec les soldats è l
Gezzâr. Au fond, sur une hauteur, on aperçoit deux colonnes debout : elles sont d’ordre dorique;
et de pierre calcaire, l’une entière etTautre tronquée; elles ont fait partie d’un temple très-ancien
dont on retrouve beaucoup de débris et une partie du plan sur une terrasse soutenue par de;'
pierres énormes; aux environs sont taillées dans le rocher, des grottes qu’on diroit avoir été de
habitations. A l’extrémité nord, et un peu avant d’être au cap Blanc, on trouve les rëstes d’unef
grande route pavée de gros quartiers de pierre , et qui paroît un ouvrage des Romains.
Le cap Blanc est une montagne de pierre calcaire très-tendre, ressemblant assez à de la cnie. 1
On y voit une quantité étonnante de pierres k feu; elle est élevée à plus de trois cents toises au-H
dessus de la mer. Le tiers inférieur est taillé à pic, et c’est au haut de ce précipice qu’est pratiqué ■
et comme suspendu îe chemin par lequel il faut passer. La base est un banc de rochers, qui
s’étend assez avant dans la mer, dans laquelle il se plonge insensiblement et d’une manière inégale.
Le sel marin paroît agir très-activement sur la montagne, qui se coupe par tranches verticales ; ce
qui donne lieu de conjecturer que le chemin actuel s’écroulera à une époque peut-être prochaine.
En haut de la montagne est une fortification nommée Qâla h-chiama [fort de la Chandelle] ; elle fut
bâtie par Ouâked, cheykh des. Motouâllys. Le pâchâ y tient ordinairement garnison ; mais elle fut
évacuée un peu avant l’arrivée de l’armée Française. Les Motouâllys y avoient autrefois établi des
signaux de feu, qui se répétoient jusqu’k Ba’Ibek, leur chefiieu.
Presque en entrant dans ia plaine de Sour, on voit, sur une petite éminence , des ruines parmi
lesquelles on distingue les fondations d’un grand bâtiment; k l’intérieur est une citerne dans laquelle
on descend par un escalier en pierre. Ces ruines sont probablement celles de la forteresse de
Scandalion, que fit bâtir Baudouin, roi de Jérusalem, frère de Godefroi de Bouillon, k l’endroit
même où Alexandre établit son quartier général quand il fit le siège de Tyr.
De Ik aux sources ou moulins, on ne trouve presque aucune trace d’habitation. Le sol paroît
fort propre k la culture; mais il est peu cultivé. L’isthme de Sour, ainsi que la presqu’î le , ses
sources, son aqueduc, sont si exactement décrits dans les ouvrages d’un de nos voyageurs modernes,
qu’il est difficile de trouver k y ajouter. J’observerai seulement qu’une assez grande chaîne de roche
règne k peu de profondeur dans la mer, k l’ouest de l’île ; ce qui explique comment l’ancienne Tyr
put être si considérable ex renfermer un si grand nombre d’habitans. Ce banc a dû nécessairement
appartenir jadis k l’île, et l’agrandir d’autant. La mer, qui agit sur cette partie avec beaucoup de
violence, l’a , par le laps de temps, dépouillée du terrain qui la recouvroit, et s’en est emparée.
Les deux tours qui défendent l’entrée du port, sont bâties sur des lits de colonnes: la. mer, qui en
ronge le pied, en a mis une partie k découvert, et l’on en distingue de très-belles ; les deux superbes
colonnes de granit rouge dont parle M. deVoIney, sont toujours et seront encore probablement
long-temps dans les décombres où il les a vues. Le nîur qui ferme la ville du côté de la terre est
en fort bon état, et les approches en sont défendues par une grande tour isolée, k deux cents
mètres en avant, sur le rivage du midi.
Nota. J’ai eu le bonheur de trouver k Sour, dans les recherches que j’y ai faites, un médaillon
de Tyr inédit.
Signé V l A l .