
tout peut conspirer alors à-ia-fois à la perte de l’homme, et la mer en fureur, et I
vents impétueux, et le feu destructeur.
L e bruit du canon cessa de se faire entendre vers dix heures du soir; mais |
lendemain, les chants des mouezzin, ou crieurs publics, qui, du haut des minaret i
appellent le peuple à la prière ( i ), s’étoient fait à peine entendre, que le comU
recommença. Quand on est profondément ém u , et que de vives inquiétude
occupent la pensée, on prête à tous les objets extérieurs la mélancolie dont on »1
soi-meme affecté : jamais le chant de ces crieurs publics, qui s’exécute toujoun I
dans le ton mineur, ne m’avoit paru plus triste. Je m’empressai de retourner à J
tour d’Aboumandour. Des nuages de fumée, un bruit sourd, annoncent que|el
combat se poursuit avec acharnement ; et bientôt s’offre un spectacle pareil à
celui de la veille : un vaisseau tout en feu saute en l’air (2). Mais détournons
nos yeux de funestes combats. La victoire fut cette fois infidèle aux Français-1
elle ne devoit leur rendre ses faveurs qu’une année après, dans le même lieu j
cette célèbre bataille d’Abouqyr (3) où une armée de quinze à dix-huit millel
Turcs fut entièrement détruite, jetée dans la mer, ou faite prisonnière, sans qui
ait pu s’échapper un seul homme.
Pendant tout le temps de notre séjour à Rosette, nous continuâmes nosI
courses à l’extérieur. Nous parcourûmes les prairies qui se trouvent au nord del
la ville, et du côté de la mer : ces prairies sont arrosées par de petits canaux étroits I
qui, lorsqu’ils ne sont pas naturellement remplis par les eaux du Nil, sont alimentés!
par des roues à godets, dont nous parlerons bientôt avec plus de détails. Lors-I
qu on approche plus près de la mer, le sol devient marécageux, et le rivagelitil
même n’est composé que de sables.
Nous ne pûmes résister long-temps au désir de visiter l’île de F a rd é / f r i
zyret- Warst ] , située un peu au-dessous de la ville de Rosette: son aspect riantj
nous y invitoit. Nous abordâmes dans un village, qui offre tqutefois l’apparencej
de la misère; les maisons consistent en de pauvres cabanes de forme cylindrique!
et surmontées de cônes servant de colombiers. L a charpente de ces espèces!
de cahutes est formée par des troncs de palmier, et les intervalles sont remplis!
par des roseaux : le tout est recouvert de terre. Mais on est dédommagé du triste!
aspect de ces habitations par la beauté de la végétation qui couvre toute l’île, el|
par ces grands sycomores qui, de distance en distance, prêtent leurs vastes ombrageJ
aux voyageurs qu attire la beauté du site. Cependant les arbres les plus commun!
dans- cette île et dans la portion du Delta qui lui est contiguë, sont presque tousl
des palmiers et des'mûriers. Nous vîmes de plus près dans le Delta ces rizières!
qui font la richesse du pays ; le cultivateur les inonde à son gré avec les eaux!
(1) Les crieurs publics appellent cinq fois par jour le mis à terre tout son é q u i p a g e , et lui -même étoit ensu-B
peuple a la priere; le matin avant le lever du soleil, à reté: mais, voyant que le feu ne faisoit pas assez deprorl
peuf heures, a midi, a trois heures, et après le c o u c h e r du g r è s , il retourne à bord, recueille deux marins qui s’eni- .
s°k^‘ vrçient à la cale, et les précipite dans son canot; il au«l
(2) Ce vaisseau etoit la fregate VArtêmise, com- lui-même le feu par-tout, et part. Peu d’instans après,If ■
mandée pqr l e c a p i t a ip e Stanley. Ce brave officier, ne bâtiment n’existoit plus.
pouvant se résoudre à se rendre, mit le feu à son bâtiment (3) Cette bataille a eu lieu le 7 thermidor 1« ) l
après s’être battu jusqu’à la dernière extrémité. Il avoit [25 juillet 1799].
SUR LA VILLE DE ROSETTE. ? -> n
. y . , 3 ? "
du fleuve élevées à bras d hommes, ou au moyen de machines hydrauliques. On
forme de petites digues en terre autour de grands carrés semés de riz : quand on
v e u t y introduire les eaux, on rompt les digues ; ce qui se fait sans effort. T ou t le
terrain est coupé de petits canaux principaux, qui répandent ensuite, par des
branches plus petites encore, les eaux dont ceux-là sont remplis.
Les jardins si vantés de Rosette attirèrent notre attention; ils étoient le but de
nos promenades les plus agréables : nous visitions souvent le jardin d ’Ibrâhym-bey,
devenu propriété Française par suite des événemens de la guerre. Il ne faut pas
s’attendre à retrouver dans ces jardins aucune des dispositions qui nous paroissent
si agréables dans les nôtres : elles présentent en effet d’aussi grandes différences
qu’il en existe entre les habitudes des Français et celles des Égyptiens. Ceux-ci
se tiennent toujours accroupis, et ne changent jamais de place; ils ne savent
pas ce que c’est que de se promener : l’activité des Français les tient au contraire
toujours dans un mouvement continuel. L e jardin d’Ibrâhym-bey contient une
grande quantité d’arbres fruitiers; mais ils y sont distribués, comme au milieu
dune foret, sans art et sans gout. L e bananier aux longues et larges feuilles
dont le tissu semble fait par la main des hommes, s’y voit en quantité. On y dis-
i tmgue en abondance des orangers, des citronniers, des myrtes et des grenadiers.
La vigne s’y montre en mille endroits divers, enlaçant ses tiges flexibles autour de
tous les troncs d arbre et d arbuste. Le figuier sycomore s’élève çà et là, comme
le roi de la végétation, au-dessus de tous ces arbustes, qui répandent au loin un
parfum exquis,
Le jardin d Ibrâhym est coupé par une grande quantité de petits canaux d’irrigation,
dans lesquels on fait arriver l’eau du fleuve par le moyen de machines que
nous décrirons bientôt. A l’entrée du jardin est une salle où le bey venoit respirer
la fraîcheur et se reposer : cette salle est payée en marbre; et l’on a pratiqué au
milieu un bassin de forme octogone, assez profond, et qui se remplissoit d’eau ;
tout autour du bassin sont des estrades élevées, où l’on s’assied à la manière des
Egyptiens, c’est-à-dire, accroupi et les jambes croisées. C ’est là qu'Ibrâhym admet-
toit ses familiers, et écoutoit gravement, en fumant sa pipe et en buvant le café, les
contes que ses flatteurs lui faisoient pour l’amuser, ou les objets sérieux dont ses
gens d’affaires venoient l’entretenir. Cette salle, au reste, n’étoit pas d’une propreté
recllerchée, et elle ressembloit, sous ce rapport, à toutes celles de ce genre
que nous ayons eu depuis l’occasion de voir en Égypte.
Au milieu d’arbres et d’arbustes qui font l’ornement des jardins de Rosette,
on seroit disposé à s’abandonner à l’illusion; mais la confusion et le désordre
qui régnent dans les plantations, la détruisent bientôt. On ne peut toutefois
empecher de céder au charme que procurent les parfums qui s’exhalent de
toutes parts, (aspect éclatant de la couleur pourprée de la fleur du grenadier,
« a blancheur éblouissante de celle du myrte. Mais ces nombreuses rigoles
qui répandent par-tout la fraîcheur et la fertilité, et dont les eaux bourbeuses
«posent un limon noirâtre, peuvent-elles entrer en comparaison avec ces clairs
cuisseaux qui serpentent au milieu de nos bosquets et de nos jardins, où ils font