
l'Egarement, Otiâdy el-Tyeh, quoique les Arabes prétendent que ce nom n’appartient
qu’à une vallée d’Arabie, et qu’ils nomment celle-ci Bahr belâ mû ( i ) ; c’est l’une
des routes de Soueys. L e village de Torrâh renferme une église chértienne Copte,
dédiée à S. George. Il est lié à la montagne Arabique par un long retranchement,
haut de 7 à 8 pieds, épais de 3 , bâti en assises régulières, et percé
d’embrasures pour le canon, ainsi que crénelé dans toute sa longueur : la ligne
est flanquée de deux tours; elle s’appuie sur un château fort au sommet de la
montagne, e t, du côté du fleuve, se joint à une autre forteresse. C e t ouvrage
commande et interdit tout-à-fait, sur la rive droite, le passage du Kaire dans la
haute Egypte. La montagne y est très-escarpée et très-élevée au-dessus de la
plaine : elle porte deux forts, dont l’un est de forme càrrée ; l’autre, bâti plus
nouvellement, est octogone avec une tour ronde au dedans, dont le diamètre
est de 20 à 2 y mètres [ 60 à 80 pieds]. C ’est Isma’yl-bey qui a fait faire ou
plutôt rebâtir ce retranchement, il y a une quinzaine d’années (vers 1787),
pour empêcher Mourâd-bey, alors réfugié dans la haute Égypte, de descendre
au Kaire de ce côté. L e fort seroit difficile à tourner avec de la cavalerie par
le derrière de la montagne, qui est toute composée de rochers impraticables; mais
le passage est facile sur la rive gauche, du moins après les hautes eaux. D u haut du
fo rt, on a une des vues les plus étendues dont on puisse jouir en Égypte. Les
pyramides les plus reculées de Saqqârah se voyoient de là très-facilement, et, du
côté du nord, je découvrois bien au-delà du Kaire, qui est cependant à trois lieues
et demie de Torrâh. Plus bas, la montagne est taillée et percée de carrières,
ouvrage des anciens ; ce qui est facile à reconnoître au travail méthodique de 1 excavation. On a laissé des piliers taillés, qui sont par-tout à arêtes vives ; les
plafonds et les murs sont bien dressés. Une de ces carrières, de 20 pieds de haut,
est aussi remarquable par sa très-grande largeur et beaucoup d’embranchemens ;
c’est un modèle d’exploitation pour les Égyptiens modernes, s’ils savoient voir et
observer (2). Quant aux carrières de grès propres à tailler les meules qui sont
exploitées à l’entrée de la vallée de l’Égarement, elles ont déjà été l’objet de
quelques remarques à l’occasion de l’industrie des habitans du Kaire, et je dois
renvoyer à cet article.
A el-Baçâtyn, la montagne fuit au sud-est et à l’est-sud-est pour former une
des branches de la vallée de l’Égarement; l'autre branche commence à Torrâh et
se porte vers le nord-est et l’est-nord-est. L e village d’el-Baçâtyn est peut-être le seul
de l’Égypte qui soit hâti en pierres de taille, et l’on y trouve très-peu de briques; il
doit sans doute cet avantage à la proximité des carrières : on y voit deux minarets.
Les jardins d’el-Baçâtyn sont cultivés jusqu’au désert même, et il n’y a pas un seul
pouce de terre perdu pour la culture : un simple mur sépare les sables les plus
arides d’avec un terrain très-fertile. Derrière el-Baçâtyn, au sud, j’ai vu campés les
Terrâbyn, au nombre de quatre cents hommes et autant de femmes et d’enfans,
( 1) La tradition, fondée sans doute sur les grands arbres pétrifiés qu’on y trouve, est que jadis un grand torrent
s’écouloit par cette vallée.
(2) Voyez A. D. chap. XVIII.
occupant quatre-vingts tentes. Ces Arabes, comme tous les autres, ont coutume
d’adosser leurs tentes aux berges des canaux, ou à tout autre obstacle capable de les
dérober à la vue. Comme je parcourois ces environs, je me suis trouvé tout-à-
coup au milieu de leurs vedettes. Leurs tentes étoient basses, spacieuses, ouvertes
par devant, et divisées en deux chambres, servant l’une aux hommes, l’autre aux
femmes et aux enfans: en avant étoient, selon l’usage, les chevaux, les chameaux et
les bestiaux. 11 est inutile de parler de leurs chevaux, de la beauté des races, de
l’adresse des cavaliers, de leurs armes ou de leurs lances qui ont, comme l’on
sait, jusquà onze pieds de longueur, et qu’ils savent, bien que lancés au galop,
diriger à coup sûr et à une très-grande distance ( 1 ).
L e mont Moqattam est souvent à pic de ce côté ; sa hauteur varie de 60
a 100 métrés [2 a 300 pieds]. Il est formé de bancs calcaires assez réguliers;
vers el-Baçatyn, sa moitié supérieure est composée d’une pierre rougeâtre, moins
dure que le reste. A u pied de la montagne, le sol est sillonné par les traces des
eaux pluviales, qui interrompent fréquemment les dunes de sable mobile. Au-delà
de la vallée, en se dirigeant au Kaire, on n’est pas peu surpris de voir que la montagne
renferme des constructions assises sur le roc. Dans ces sites si escarpés, si
arides, où jamais un végétal n’a pris naissance, et dont l’oeil a peine à supporter
l’éclat à cause de la réverbération des rayons du soleil, il y a cependant des
maisons isolées et d’une forme agréable ; c’est une d’elles qu’habita Forskael,
quand, pour être plus à portée des plantes du désert que lui apportoient les Arabes,
il établit sa demeure sur le Moqattam. Qoubbet el-Haoiid est le nom d’un pavillon
ou petit château bâti dans la montagne, et appelé ainsi de l’air v if qu’on . y
respire.
L e désert, et par conséquent l’empire des Bédouins, commence au pied de la
citadelle, du côté du Moqattam: c’est-à-dire que les Arabes voleurs, les hommes des
tribus qui errent dans l’isthme de Soueys, viennent fort près de l’enceinte du Kaire
enlever ou dépouiller les promeneurs imprudens et sans défense. T ou te cette partie
de la montagne est une immense carrière, où l’on a puisé de temps immémorial et
où 1 on continuera de puiser pendant des siècles de bons matériaux de construction.
Point de puits ni de cavages ; l’exploitation se fait à ciel ouvert, sur les flancs
et à toute hauteur du rocher. La matière est la même que celle qui a servi aux
pyramides, et que l’on reconnoît dans les anciennes constructions de la basse
Égypte et d’Alexandrie. L ’agrégation des coquilles numîsmales qui la composent
est d’autant plus solide, que la pâte est formée des mêmes coquilles, d’une extrême
finesse, qui remplissent tous les interstices. D ’énormes blocs de toute forme, détachés
du roc par diverses causes, sont gisans au pied de la montagne et à mi-côte,
comme à Torrâh. Par leurs dimensions gigantesques, ils rappellent les blocs taillés
par les anciens habitans.
O n donne le nom de Gebel el-Alimar [la montagne rouge] à une montagne qui
se voit à l’est du Kaire, à une demi-lieue vers le nord de la citadelle, isolée de
toutes parts, et saillante au milieu d’une plaine de sable; elle tire son nom de la
( i ) Voyez Observations sur les Arabes de l’Egypte moyenne, E. M. tome pag. j/fj.
E. M. TOME II, 2.® partie. C c c c c2