
Rosette , non loin de la tour d'Aboumandour, dont nous allons bientôt parj
A u pied de cette tour, en effet, se trouve une èspèce d’anse demi-circulaire i
paroît avoir été un port autrefois, et qui est maintenant comblée par les sablés du
désert. A une époque qui n’est pas très-ancienne, on fit des fouilles en cet endro'”
et l’on en tira de belles cojonnes de granit ( i ), C ’est une nouvelle raison de croire I
à 1 opinion que nous venons d’émettre sur la situation probable de l’ancienn I
Boibitine.
Pour arriver à la tour d’Aboumandour, nous côtoyâmes la rive gauche du Nj I
dont les bords sont extrêmement agréables. Chemin faisant, nous aperçûmes troiJ
tronçons de colonnes de granit, dont deux offrent les restes de cojonnes accou I
plées : ils etoient sur les bords du fleuve, loin probablement de leur place primi.|
tive. Nous remarquâmes encore à quelque distance de là un autre tronc decoj
lonne, que l’on exploitoit pour en tirer des meules. Ces vestiges d’antiquité pris!
de l’endroit que nous venons de signaler viennent encore à l’appui de laposi-l
tion géographique du lieu qui, dans les temps anciens, a donné son n o m à j
branche Boibitine.
A u pied de la tour d Aboumandour est une espèce d’ermitage Mahométan I
dont 1 air de propreté nous offrit un contraste frappant avec les sales habitations!
des plus vilains quartiers de Rosette ; il est contigu à une mosquée érigée enl 1 honneur d u n saint musulman, qui y a son tombeau. Aboumandour est son nomI
et veut dire en arabe père de l'écla t, de la beauté, Cet endroit est un lieu de péle-B
rinage, où lés mariniers et les passagers s’arrêtent, et font des offrandes au cheyldsl
de la mosquée, pour se rendre le saint favorable. Il en est de ce pèlerinage!
comme de beaucoup d’autres que nous avons connus depuis en Égypte : il passcl
pour rendre fécondes les femmes stériles qui viennent y adresser leurs prières.
L a tour d Aboumandour, élevée sur l’un des monticules le plus au sud qio'j
bordent 1 anse dont nous avons parlé, est carrée, et paroît avoir été bâtie au temps¡1
des Arabes . elle est détruite jusque dans ses fondemens, et menace d’une ruinel
prochaine. L e sable chassé par les vents du désert s’amoncelle tout autour, et l'il
déjà enfouie jusqu’à la moitié de sa hauteur : elle est entourée de tombeaux, em-l
bleme de la destruction, dont ce lieu offre 1 image. Lorsqu’on est monté sur cet édl-fl
fice, on y jouit du spectacle de sites bien différens de ceux de l’Europe : ce ne somfl
plus de ces vues romantiques ou la diversité du paysage s’annonce par des nuancoB
insensibles, ou les montagnes et les plaines forment des contrastes séduisans poutl
les yeux, ici ce sont des oppositions bien tranchées : d’un côté, c’est le désert aridc|
de la Libye, e t, de l’autre, les bords enchantés du Nil ; c’est, pour ainsi parler,lil
mort à côté de la vie. A l’ouest, on voit le désert qui sépare Rosette d’Alexandrie:|
la vue se perd au milieu de ces sables mouvans qui n’ont jamais gardé les tracesB
des pas des voyageurs ; les vestiges du chemin d’Alexandrie à Rosette seroieinB
inaperçus, s ils n etoient signalés par de petits piliers en briques crues, placés de -fl
distance en distance sur la route. Ces sables mouvans s’avancent p ro g re s s iv em en t B
sur la ville de Rosette, qu’ils semblent vouloir envahir tout entière; ils s’amonB
(l) Voyez le Voyage dans la haute et la basse Égypte, par Sonnini, tom. I, pag. 405.
relient autour des palmiers et des moindres obstacles qui se présentent; ils y
forment des dunes qui augmentent tous les jours, et qui couvriront bientôt le
terrain cultivé. C est, comme les anciens Égyptiens l’ont ingénieusement exprimé,
le terrible Typhon qui menace d’envahir le domaine d’Osiris, la terre fertile dé
l’Égypte.
Si l’on porte ses regards vers l’est, on a sous les yeux le Nil majestueux, sur
lequel naviguent des barques d’une forme élégante, et les riantes campagnes du
Delta, couvertes de rizières, de palmiers et de sycomores de la plus belle végétation.
De ce côté, tout est animé, tout est plein de vie; des troupeaux de buffles
paissent dans la prairie, pu se baignent dans le fleuve : le cultivateur est livré sans
relâche aux travaux de la campagne; on le voit diriger les irrigations qui doivent
fertiliser ses rizières et payer tous ses soins avec usure. A u nord, la campagne
n’est ni moins riche, ni moins bien cultivée ; elle est entrecoupée d’une multitude
de petits canaux qui distribuent par-tout les eaux du fleuve, soit que ces eaux
y arrivent naturellement, soit qu’on les y élève avec les machines hydrauliques en
usage dans Je pays. L e fond du tableau présente au loin la mer, dont l’immense
étendue se confond avec le ciel,
On peut observer de la tour d Aboumandour la marche des navires qui longent
la côte pour entrer dans le Nil, et les gros vaisseaux qui sillonnent la mer. Combien
de fois il nà est arrive de jouir dans ce jieu de ce ravissant spectacle ! Après
m’être livré long-temps au travail, j’allois y chercher des distractions ; le doux souvenir
de la patrie venoit-il se présenter plus fortement à ma pensée, j’allois encore
a la tour d Aboumandour, et je voyois en idée le chemin qui conduit vers cette
France qu’on n’a jamais quittée sans regret. J’étois un jour absorbé dans les pensées
mélancoliques que ce sentiment fait naître, lorsque tout-à-coup un bruit sourd
vient frapper mes oreilles; il recommence une seconde et une troisième fois :
enfin je distingue parfaitement le bruit du canon. Ma première idée fut qu’il ne
pouvoit venir que de la flotte Française stationnée dans la rade d’Abouqyr, et je
jetai aussitôt les yeux de ce cô té ; je vis toute l’armée navale : mais le soleil
étoit déjà cache sous 1 horizon. L a nuit, devenue plus obscure, laissoit apercevoir
de nombreux éclairs produits par la lumière du canon. Des vaisseaux lâchent leur
bordée; un bruit effroyable succède aussitôt au calme le plus profond: une flotte
Anglaise est aux prises avec la flotte Française; le combat s’engage avec fureur;
pne lueur blanche qui va toujours croissant par degrés, annonce un vaisseau en
feu. Ce vaisseau toutefois ne cessoit de lâcher sa bordée, voguant au gré des vents,
« présentant tantôt sa poupe et tantôt son flanc : il bruloit en se battant déjà
epuis une heure, lorsque, le feu ayant probablement gagné la soute aux poudres,
t sauta en 1 air (i). Jamais spectacle plus effroyable et plus beau n’avoit frappé
■nés yeux. Qu on se figure une gerbe immense de feu qui sembloit s’élever du sein
e a mer, au milieu de nuages de fumée et de débris enflammés : l’explosion d’un
o can ne présente point un spectacle plus magnifique et en même temps plujj
e rayant. On frémit, en effet, à la seule pensée des dangers d’un combat naval;
( ) Ce bâtiment étoiy VOrient, vaisseau à trois ponts, commandé par l’amiral Brueys.