
vallée, à l’exception de quelques points qui semblent surnager, ce sont les villages
: on diroit d’une vaste mer parsemée d’îlots.
Autrefois le pâchâ présidoit à la fête, accompagné des grands et de tous les
officiers publics ; les beys et les Mamlouks occupoient une place particulière. On
élevoit dans le lit du canal, en avant de la digue, une masse de terre informe
qu’on appeloit a ’rouseh ou la fiancée, et que l’on précipitoit dans les eaux, ou plutôt
que les eaux renversoient quand la digue étoit ouverte. Presque tous les voyageurs
ont regardé cet usage comme étant en quelque sorte la tradition d’un sacrifice
humain, superstition attribuée aux anciens habitans : mais jamais on n’a apporté de
preuves positives de cette ancienne pratique, ni du changement qui s’est opéré
dans la coutume ; la tradition dont il s’agit est pleine d’obscurité et d’incertitude ( i )
On doit donc, je crois, abandonner cette histoire comme apocryphe (a).
On a décrit ailleurs les cérémonies d’un mariage Égyptien, je parlerai seulement
d’un double mariage dont j’ai été témoin : deux individus se marioient en
même temps, et les deux fêtes ne formoient qu’une cérémonie ; en voici l’esquisse.
L a marche est ouverte par des tambours suivis de danseurs et de danseuses-
viennent après les hommes conviés à la noce ; ensuite les femmes, toujours voilées
à l’ordinaire et faisant entendre un cri particulier, formé des syllabes oulouloulou
répétées avec une volubilité extraordinaire ( 3 ) ; puis un dais en soie
blanche et rouge, porté par quatre personnes; les bâtons sont libres, de manière
que le dessus flotte ou s’abaisse sur la jeune mariée : elle est couverte de la
tête aux pieds d’un long voile épais, qui l’empêche même de voir, et presque de
respirer; aussi faut-il que deux femmes la soutiennent, et qu’une troisième s’occupe
à i’éventer. Elle porte sur le front ses bijoux et ses cadeaux de noce. L e mari
marche derrière le dais, entre deux parens qui le soutiennent également. Ajoutez
à tout cela un cortège nombreux d’enfans qui se mêlent à la fête; un grand bruit
continu, ressemblant parfaitement à des coups de marteau précipités qu’on frap-
peroit sur une chaudière ; enfin une procession marchant d’un pas assez rapide : on
aura une assez juste idée de cette cérémonie. L e même jour, à dix heures du soir,
le cortège recommence la procession à la lueur des flambeaux, au son des tambours
et d’un instrument à vent, très-criard, dont le son est beaucoup plus perçant
que celui du hautbois; le musicien le manie avec assez d’adresse : mais les airs,
et en général tous ceux de la musique Egyptienne, sont peu chantans et très-monotones.
Aucune femme n’assiste à la cérémonie du soir (4) ; on n’y voit que le mari,
toujours soutenu parles bras. A sa marche lente et triste,àson air morne, silencieux,
presque imbécille, on diroit plutôt qu’il marche au supplice. Les danseurs et les musiciens
semblent chargés de s’égayer pour lui. Tous obéissent à un maître de céré-
( 1) C’est Murtadi principalement qui rapporte cette du plan du Kaire (planche 26, B-10); le i.crdu mois de
prétendue coutume, et fait honneur aux khalyfes de son Thoth indique ici le solstice d été, époque ordinaire de
abolition ; mais on sait que ses Merveilles de VEgypte sont la rupture de la digue.
pleines de fables. (3 ) C ’est à peu près le même cri qu’elles font en-
(2) Chems el-Dyn, dans son ouvrage intitulé les tendre, et presque sur le même ton, lors des enter-
Etoiles errantes y rapporte que le mariage du canal Nasry remens.
avec Birket el-Rotly a lieu le premier jour de Thoth ( JVo- (4) Il est cependant d’usage qu’elles viennent à la
tices et Extraits des manuscrits de la bibliothèque du Roi, fête nocturne, et même dévoilées; mais, à cause de la
t. I.cr). Cette tradition curieuse s’explique par l’inspection présence des Français, on avoit supprimé cet usage.
monie, conduisant ou arrêtant les exercices au signe de sa baguette. Outre les
tambours métalliques qui marchent en avant, il y a de grosses caisses couvertes
d’un drap rouge ; les coups sourds frappés dessus adoucissent un peu pour l’oreille du
pauvre mari le bruit insupportable des instrumens à vent. Quand la procession
passe sur les ponts et sur les places, on s’arrête pour exécuter quelques danses
ridicules ou .grotesques. Les réjouissances se prolongent très-avant dans la nuit.
On sait que, le lendemain de la noce, l’usage est de montrer la chemise de la
mariée et de l’exposer à une fenêtre : le.mari a droit de répudier sa femme sur-le-
champ, si elle ne fournissoit point cette preuve de virginité. Un de nous avoit
peine à croire à l’existence de cet usage bizarre et grossier; mais le nouveau mari
vint lui-même le voir, accompagné de ses garçons de noce : l’un d’eux exposa la
tunique à tous les regards, et le mari reçut les complimens d’usage.
Il existe au Kaire , auprès de Bâb el-Kharq, un bureau de mariage; ce lieu
s’appelle Mahkameli Bâb el-Kliarq ( i ) . Le bureau est tenu par des écrivains
Turks; ceux qui veulent se marier s’y font inscrire, ils y trouvent des partis à
épouser; on n’est pas trop surpris de trouver cet usage singulier dans un pays où
les futurs époux ne peuvent se voir avant le mariage : mahkameh veut dire, en
général, tribunal.
Dans le §. V I , il a été question de l’okel des esclaves noirs des deux sexes ;
je dirai ici deux mots des malheureux qu’on y met en vente. La caravane d’Abys-
sinie et celle de Dârfour sont logées, à leur arrivée, dans cet okel, non loin
de Khân el-Khalyly. Les femmes, presque nues, ou à peine couvertes d’une
seule étoffe très-grossière, la tête également nue, sont au milieu d’une cour,
assises à terre et exposées à la vue de tout le monde. O n est attristé par le spectacle
de ces êtres infortunés, traités et vendus comme un vil troupeau ; et
cependant elles ne paroissent pas affligées de leur sort ; elles sourient même aux
matrones qui viennent les marchander et les visiter. Généralement elles sont
d’un teint très-foncé, bien faites et toutes très-jeunes ; on les vend de 60 à 100 ta-
laris. Pendant les quatre à cinq premiers jours qui suivent le marché, l’acheteur
peut réclamer son argent ; si les esclaves ne sont pas contentes de leur maître,
elles peuvent le forcer à les rendre au marchand.
Les santons sont des espèces de fous qui gardent leurs cheveux, à qui tout est
permis, et pour qui le peuple est pénétré d’un respect aveugle, et superstitieux.
L ’un de ces hommes, que j’ai vu au Kaire, et qui passoit pour un inspiré de Mahomet,
avoit coutume de se promener dans les rues de la ville entièrement n u ;
les femmes, même bien mises, qui passoient en même temps , loin de reculer
à son aspect, s’arrêtoient, et alloient au-devant de lui pour lui baiser là main.
Une fois (on aura peine à le croire) le santon saisit une de ces femmes et la renversa
par terre, au milieu d’une rue populeuse ; une autre femme qui passoit par
là ôta son voile et en couvrit le bienheureux couple : la première femme ensuite
harangua le peuple elle-même, en disant qu’une inspiration du prophète avoit
conduit en ce lieu le saint homme, et elle annonça qu’il naîtroit de leur union
( i ) Voyez planche 26, É . M . vol. / ( n.° 2 , M-9).