
612 CHANGEMENTS DANS L'HABITATION DES ESPÈCES.
montrent que l'iiriporlance des faits de naturalisation peut être fort diverse.
Lorsqu'une espèce manque dans un district et se trouve dans plusieurs
des districts voisins, elle peut venir se naturaliser dans les lieux où elle
manquait. Dans ce cas, une lacune est comblée, mais le phénomène n'a
rien que de simple et d'ordinaire. On peut toujours soupçonner que
l'espèce existait primitivement dans la localité et y avait été détruite par
une cause momentanée. Daus ce cas, elle mérite à peine le nom d'espèce
naturalisée. On peut croire aussi que la plante en question ne se maintiendra
dans la localilé nouvelle que par des introductions fréquentes de graines
venant des districts voisins, comme les plantes alpines transportées par les
rivières dans les plaines ; alors, c'est simplement une espèce adventive.
En tout cas, les faits de cette nature s'expliquent par des causes évidentes
et offrent assez peu d'intérêt.
Il y en a davantage à voir une espèce reculer ses limites par une naturalisation
en dehors du cercle primitif, ou du cercle précédemment connu de
son habitation. L'extension peut se faire, ou de proche en proche, sur terre
ferme et le long des côtes, des rivières, ou au travers des golfes et des bras
de mer, par l'effet du vent, des oiseaux, des courants, de l'homme, enfin,
qui a porté son activité sur toute la terre. Il s'agira de savoir si les faits de
cette nature se passent encore de nos jours, et comment on peut les constater.
Les espèces semblent avoir éprouvé déjà toutes les influences qyi
peuvent étendre leurs limites sur les continents et dans les archipels où
elles existent. Il semble qu'elles ont pris, en quelque sorte, leur niveau en
raison de l'état actuel des clioses. Cependant, il conviendra de s'en assurer
et de voir si, à une distance plus grande, à laquelle les causes de transport
n'ont pas agi aussi efficacement, des causes nouvelles plus intenses ne
déterminent pas aujourd'hui des naturalisations plus fréquentes. On passe
ainsi graduellement aux espèces venues de pays lointains, par l'intervention
de l'homme, espèces dont la naturalisation introduit des éléments tout
nouveaux dans les flores primitives des pays.
Entre ces diverses naturalisations, il y a les mêmes rapports qu'entrç
les différentes espèces de navigations qu'on distingue par des noms bign
connus. Les espèces qui se transportent dans l'intérieur de leur habitation,
ressemblent au commerce local qui a lieu sur les canaux et les rivières ; les
transports à petite distance ressemblent au cabotage, ceux à grande distance
au commerce de long cours. Il n'y a pas de limite précise entre ces trois
espèces de navigations, dont le sens est pourtant clair dans notre esprit; de
môme entre les diffusions à l'intérieur d'une habitation, les transports à
petite et à grande distance, il y a des transitions, et cependant la valeur
scientifique de ces divers cas mérite bien qu'on les distingue.
CAUSES DE TRANSPORTS.
ARTICLE II.
CAUSES QUI PEUVENT AMENER DES NATURALISATIONS D'ESPÈCES
OU LES EMPÊCHER.
§ I. CADSES DE TRANSPORTS.
Les graines peuvent être transportées d'un endroit à l'autre par des
causes plus ou moins évidentes, qui sont le vent, les rivières, les courants,
les blocs de glace transportés par la mer, les animaux, et enfin l'homme,
c'est-à-dire ses cultures, ses vaisseaux, ses marchandises, ses voyages de
plus en plus multipliés.
Le vent est la cause la plus générale et la plus ordinaire de dissémination
des espèces sur toute la surface d'un pays. Une multitude de graines
sont légères, munies d'ailes, de poils ou même d'aigrettes (pappus) on de
chevelures (coma). Elles doivent alors être portées à une certaine distance.
D'autres roulent à la surface du sol, soit isolément, soit avec les restes desséchés
des fruits ou des capsules. Évidemment, c'est la caúsela plus active
du mélange des espèces dans les diverses localités d'un pays. Une foule de
graines sont portées, il est vrai, dans des endroits où elles ne peuvent pas
réussir, et même où elles se gâtent; mais l'abondance des germes est si
énorme que les espèces se maintiennent indéfiniment. Le transport des
graines par le vent, dans des localités défavorables, est comme une provision
naturelle pour le cas où les circonstances extérieures viendraient à
changer. Ainsi, quand une forêt de toute ancienneté est abattue, on voit
germer subitement une quantité d'espèces qui ne pouvaient pas s'y développer.
Leurs graines avaient été transportées successivement d'année
en année, par le vent surtout, et leur accumulation était plus grande
que leur destruction ou leur mort par vétusté. A la surface d'un pays montueux,
le vent pousse les graines par-dessus les collines et au travers des
gorges de montagnes. Il descend quelquefois des hauteurs avec une violence
extraordinaire, comme nous le voyons bien en Suisse, ou lorsque
les vallées sont dirigées du sud au nord. On voit aussi de temps en temps
des tourbillons qui font voltiger la neige, la poussière, ou des graines de
bas en haut (a). C'est peut-être la cause la plus ordinaire de la végétation
qui s'établit dans les anfractuosités des rochers très abrupts.
Le vent peut-il transporter des graines à une certaine hauteur et à de
grandes distances, par exemple, au travers d'un bras de mer, ou d'une
mer, comme la Méditerranée, l'Atlantique? C'est une question sur laquelle
on peut avoir des idées fort différentes, et où les faits manquent pourarri-
(a) M. Boussingault a vu des graines s'élever à 5400 pieds et retomber dans le voisinage.
(Humboldt, Tabl. de la nat., édit. 1851, vol. II, p. 37.)
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