
802 CHANGEMENTS DANS L'HADITATION DES ESPÈCES.
la Manclie, et à plus forte raison, au travers d'un Océan, ces causes de
transport ont été ou nulles, ou sans effet, depuis que l'homme observe.
Dans les pays intertropicaux, les courants semblent avoir introduit quelques
espèces, mais on en est réduit sur ce point à des conjectures plus ou
moins probables.
Ainsi, plus on remonte la chaîne des temps, plus les naturalisations
devaient être rares. Avant l'apparition de l'espèce humaine dans un pays,
elles étaient excessivement rares. Les différentes Flores ont eu alors une
époque de vie locale, presque sans mélange d'un continent à l'autre et
d'une île à une terre voisine. Cependant, à une époque beaucoup plus
reculée, les conditions physiques et géographiques étant différentes, certaines
causes de transport auraient eu plus d'importance, et des causes
maintenant insignifiantes ont pu jouer un grand rôle.
L'activité humaine étant aujourd'hui la cause prépondérante, les naturalisations
sont d'autant plus nombreuses dans un pays que la population y
est plus grande, plus civilisée, et que les rapports avec l'étranger y sont
plus nombreux. Cependant, les pays septentrionaux présentent des
obstacles d'autant plus grands à l'introduction des espèces que l'on avance
plus vers le nord. Les naturalisations sont d'autant plus faciles que le climat
est plus favorable à la vie des plantes en général. Actuellement, les
régions tempérées ont échangé entre elles plus d'espèces que les régions
chaudes, parce que le commerce et l'agriculture y sont plus actifs; mais,
selon les probabilités, les pays équatoriaux finiront par être modifiés, plus
que tous les autres, par l'introduction d'espèces nouvelles.
Le maximum d'effet produit a été, en Amérique, dans la zone qui s'étend
desFlorides au Canada, entre l'Atlantique et le Mississipi. Cette région a
vu s'ajouter 18/i espèces à sa Flore depuis 230 ans. Si la marche continue
ainsi pendant quelques siècles, le phénomène sera vraiment remarquable.
A raison de 80 espèces par siècle, au bout de mille ans, ce serait
800 espèces, c'est-à-dire environ le tiers du nombre des plantes aborigènes.
L'hypothèse n'est pas forcée, parce que les États-Unis, jusqu'à présent,
n'ont reçu qu'une partie des plantes d'Europe disposées à se naturaliser
et un nombre insignifiant de plantes d'Asie, d'Afrique ou de
l'hémisphère austral. Les progrès de la navigation et l'augmentation du
nombre des jardins, amèneront, sans doute, à l'avenir, plus d'espèces de
ces contrées, à défaut de plantes d'Europe. D'un autre côté, il y a probablement
une limite venant de ce que toutes les espèces ne sont pas propres
à s'établir, même dans les pays les plus semblables à celui de leur
origine.
En effet, de grandes catégories de végétaux phanérogames ont une peine
i:0Ml'AnA160>i DES NATUUALISATIONS ET l'AIKE MOYENNE DES ESPECES. 803
infinie à se naturaliser. Telles sont les plantes ligneuses, surtout les grands
arbres, les plantes de montagnes, celles des forêts, et la catégorie immense
des espèces qui n'occupent sur leur continent d'origine qu'une aire très
limitée. Il suffit que la majorité des plantes d'une famille entre dans l'une
de ces catégories pour que les faits de naturalisation y soient rares ou
même inconnus ; ainsi, pour ne citer que des familles nombreuses, les
Myrtacées,les Rubiacées, les Éricacées, les Asclépiadées, les Primulacées,
Apocynacées , se naturalisent très rarement; les Orchidacées, Melastomacées,
Protéacées, Acanthacées, Gentianacées, Saxilragacées, Amentacoes,
Liliacées, ne présentent encore aucun fait certain de naturalisation. Je
mentionnerai encore les Palmiers et les Conifères, dont l'importance n'est
pas en proportion du nombre des espèces.
Inversement, les plantes des terrains légers ou cultivés, des décombres,
des bords de chemins ou des terrains vagues près des habitations, les
plantes des lieux humides, même les plantes aquatiques, en général,
celles appartenant à des familles où l'habitation des espèces est au-dessus
de l'aire moyenne; enfin, les espèces dont les graines se dispersent ou se
transportent facilement, à cause de quelque circonstance particulière,
comme les aigrettes ou les poils crochus, forment les catégories de plantes
qui se naturalisent le plus aisément. En fait de familles importantes par
leur nombre, ce sont les Composées, les Crucifères, les Caryophyllées, les
Labiées, les Solanacées, les Borraginées, les Scrophulariacées, les Convolvulacées,
les Salsolacées, les Amarantacées, les Polygonacées,les Graminées.
D'après ce qui précède, les flores qui changeront le plus par le fait des
naturalisations, sont celles des pays chauds, humides, et qui offrent beaucoup
de terrains propres à la culture. Elles s'enrichiront surtout de plantes
annuelles et de certaines familles, telles que les Composées, Labiées, Solanacées,
etc., dont je viens de parler. Elles gagneront en genres nouveaux
plus qu'en espèces. La proportion des Dicotylédones augmentera. Toutefois,
en s'enrichissant de formes nouvelles, les plantes communes à divers
pays devenant plus nombreuses, ces flores perdront plus ou moins de leur
caractère d'originalité.
A R T I C L E VIIL
COMPAUAISON ENTRE LA FACILITÉ DES NATURALISATIONS ET L'AIRE MOYENNE
DES ESPÈCES {a).
Il est essentiel de remarquer certaines disparates entre l'aire moyenne
des espèces et leur facilité à se naturaliser. A priori^ on croirait que les
plantes dont la naturalisation est facile sont celles qui ont l'aire moyenne
(a) Voir p. COi et 605.
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