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Observations topographiques.
Qüoiq.ue j’aie borné à un degré l’étendue des montagnes que nous considérons
ici, ce nest pas que Ion n’en découvre encore quelques-unes de même nature en
descendant un peu plus au nord, principalement sur la rive orientale du Nil, de
meme que 1 on en trouve aussi à l’est de Syène ; mais cela n’a plus rien de suivi,
et 1 on y remarque peu de traces d’exploitation.
Dans tout cet intervalle, l’Égypte a très-peu de largeur; et il est à remarquer
que les carrières sont toujours plus multipliées, plus considérables, à proportion que
la montagne se trouve plus rapprochée du fleuve. C ’est précisément à l’endroit
le plus étroit de la vallée que se trouvent les plus vastes, les plus importantes de
toutes; et les montagnes opposées s’y rapprochent tellement, qu’elles laissent à
peine au fleuve 1 intervalle nécessaire pour continuer son cours.
On voit par-là que les Égyptiens se sont attachés à choisir les matériaux de
leurs édifices, non-seulement dans la vallée du Nil, mais encore le plus près du
fleuve qu il leur etoit possible ; etici, comme en toute circonstance, ils ont soigneusement
évité d augmenter par la difficulté des transports les longs travaux qu’ils
sétoîent imposes : conduite fort naturelle sans doute, et qui ne vaudroit pas la
peine detre remarquée, si certaines circonstances n’en avoient souvent imposé et
navoient fait prévaloir une opinion fort différente.
C e point si resserré dont je viens de parler, non moins remarquable pour la
topographie du pays quà cause des anciens travaux qu’on y voit de toutes parts,
est distant de Syène d’environ huit myriamètres (i), et de quatre de la ville
d Edfou (2) - On le désigné dans le pays par le nom de Gcbel Selselcl, qui signifie
montagne de la chaîne.
La tradition veut qu’effectivement le Nil autrefois ait été barré ici par une
chaîne de fer, dont les extrémités étoient fixées aux points les plus s^tillans des
deux montagnes opposées. Peu de voyageurs ont négligé Cette tradition singulière.
Quelques-uns ont soigneusement recherché et ont cru avoir retrouvé les points
du rocher ou la chaîne avoit été jadis attachée. D’autres ont tourné cette prétention
en ridicule; et, vu 1 immense largeur du fleuve, vu le peu d’utilité d’une
pareille précaution, ils ont pense que ce fait, d’ailleurs dénué de preuves, devoit
etre rejete comme tout-à-fait invraisemblable, sinon comme absurde : cette opinion
nous paroît la plus sage.
Nous ferons remarquer quune telle position a dû dans tous les temps former
la démarcation entre les deux nomes ou les deux provinces contiguës. Dans les
temps de trouble, elle a servi de limite aux diffêrens partis : elle devenoit un rempart
naturel, que de part et d autre il étoit dangereux de franchir, comme le
montrent assez les faits de 1 histoire moderne. Si l’on veut donc donner un sens
raisonnable à la tradition, il faut croire que, cet endroit ayant servi de limite
( i) Seize lieues. (z) L ’ancicnne ApoWnopolis magna.
et dé barrière aux habitans des provinces voisines, le nom de chaîne lui aura été
appliqué en raison de cela seul, par une métaphore assez naturelle aux Orientaux.
Un peu au nord de Gebel Sclseleh, à quatre myriamètres d’Edfoû, au milieu
d’une petite plaine cultivée, on distingue l’emplacement d’une ancienne ville, à
la couleur rougeâtre du terrain, à des buttes de décombres, à des monceaux de
briques- d’une grande dimension et à des débris de pierres polies et travaillées :
car tels sont en Égypte les caractères communs des lieux anciennement habités.
Ce qui rend le fait plus incontestable, ce sont les vestiges d’un édifice Égyptien
ces ruines sont peu élevées au-dessus du niveau du sol, assez cependant pour que
l’on reconnoisse qu’une partie au moins dm monument étoit recouverte d’hiéroglyphes.
Autant qu’on peut juger aujourd’hui, ce sont les restes d’un petit temple
entouré d’une galerie; disposition qui se rencontre aussi dans un dès monumens
les plus voisins. La galerie étoit, comme le temple, décorée d’hiéroglyphes: le
portique , à la vérité, n’en laisse voir aucune trace ; mais, à plusieurs indices, on
peut croire que cette partie est rajoutée et fort postérieure au reste de l’édifice. ’
Quelques voyageurs ont appliqué à cette ville le nom de Selseleh : cela suppose
qu’il a existé une ville de ce nom, et cependant il n’en est pas mention chez les
anciens.
La Notice de l’Empire cite bien, parmi les postes de laThébaïde, un lieu nommé
S ilili; et j’avoue qu’il est fort vraisemblable, comme l’a conjecturé d’Anville (1),
que ce nom n’est qu’une altération de celui de Si/si/i (2) : mais il ne résulte pas
de là encore qu’il doive s’appliquer à une ancienne ville Égyptienne. D’Anville t
qui, à la vérité, paroît n’avoir pas eu connoissance de ces ruines, suppose au
contraire que le poste Romain dont il rectifie le nom, étoit placé dans le détroit,
au sein de la montagne même. Je ne sais si l’on avoit assez de données pour
déterminer le point précis que ce poste occupoit; mais il est constant qu’on ne
doit pas le reporter jusqu’à une ville séparée du détroit par un intervalle considérable
(3).
Quant aux ruines de la ville Égyptienne, nous trouvons à leur appliquer un ancien
nom dont on a été fort embarrassé jusqu’ici, et qui est véritablement Égyptien ;
c’est Phtontis, que Ptolémée indique sur cette rive du Nil au sud d’Apollinopolis
magna (4). Le P. Sicard, dans ses Recherches sur la géographie ancienne, avoit
(1) D ’Anville, Mémoires sur l’Egypte ancienne.
(2) Quoique nous écrivions Selseleh selon l’orthographe
adoptée pour l’ouvrage, nous devons remarquer cependant
que la prononciation du pays se rapproche davantage
de Silsili. ■
(3) Les Romains s’étoient. attachés à distribuer dans
la Thébaide leurs cohortes de la manière la plus avantageuse
pour contenir le pays avec peu de monde; toutes
leurs positions étoient choisies dans cette vue : telle étoit
celle de Syène, immédiatement au-dessous de la cataracte;
telle encore celle de Babylone, dans la partie inférieure
de la vallée, à l’endroit où l’extrémité de la chaîne
Arabique forme en se rapprochant du fleuve une espèce
de détroit. Les détails où entrent à ce sujet les anciens
historiens ( * ) , montrent trop quelle importance on atta-
choit à ces positions, pour que nous puissions croire que
celle de Silsili ait été négligée. Ces raisons, et la ressemblance
frappante du nom avec celui qui est cité dans
la Notice de l’Empire , ne permettent guère de douter
que le poste dont elle fait mention ne doive se rapporter
ici. Antérieurement à d’Anville, Simler (JVor. ad Jtbier.)
avoit déjà voulu réformer le nom de Silili pour en faire
le Selir.on mentionné par l’Itinéraire dans la partie inférieure
de la Thébaïde : cette correction est beaucoup
moins heureuse, et l’on n’a pu l’appuyer que sur la foible
analogie qui se trouve entre les deux mots.
(4) Aujourd’hui Edfou.
{*) Strab. Gtogr. lib. XVII.