
une petite construction Égyptienne placée sur la rive gauche du fleuve, dans une
anse entre les rochers. On y voit les débris d’un quai, plus loin les restes d’une
porte et quelques colonnes. Des pierres et des décombres entourent ces vestiges,
qui doivent etre ceux d.un petit temple. Le terrain environnant est formé des
dépôts limoneux du fleuve : ces dépôts, quoique placés entre des rocs dépouillés,
ont la meme fertilité que le sol de 1 Egypte. Les Barâbras du voisinage les cultivent;
et les palmiers., qui sont leur plus grande richesse, y deviennent très-beaux et très-
productifs.
Le Nil nous offre ici un spectacle qui, au récit des voyageurs et des naturels
du pays, est le meme dans un espace de plus de cinquante lieues en s’avançant
dans la Nubie ; des rochers arides, entre lesquels roulent les eaux du fleuve; et
parmi ces rochers, dans toutes les anses un peu profondes, une famille de Nubiens,
ou quelquefois un petit village, selon que les terres du voisinage ont une
plus petite ou une plus grande étendue. Ces pauvres Nubiens, honnêtes et sobres,
possèdent peu de bestiaux, et vivent du produit de leur pêche, des petites récoltes
de grains qu’ils font chaque année, et des dattes de leurs palmiers ; mais ils ne
consomment que la plus petite partie de ce fruit, et envoient le surplus dans.la
riche vallée de l’Égypte. C ’est-là tout leur commerce, tout ce qui leur donne le
moyen d’avoir quelques vêtemens et de renouveler les instrumens nécessaires à la
culture.
Plus on réfléchit sur la pauvreté de ce pays, plus on examine la nudité des
rochers, le peu de culture qui les entoure et la petite population de cette contrée,
qui a toujours été ce qu’elle est aujourd’hui, et plus on doit s’étonner de trouver
dans l'île de Philæ des constructions qui attestent tant de puissance dans le peuple
qui les a élevées, et supposent l’emploi de tant de bras. Cette petite île sera
long-temps remarquable sur la terre; long-temps elle excitera une juste curiosité à
i égard du peuple Égyptien, qui est venu placer des temples aussi grands au-delà des
cataràctes, au milieu des rochers, et qui, dans une contrée presque déserte, a
construit des édifices aussi beaux, aussi riches et d’une aussi parfaite exécution
que s’il les eût élevés au milieu de sa capitale.
Mais 1 on n auroit pris de ces étonnantes constructions qu’une idée bien imparfaite
, si 1 on s en tenoit a 1 aperçu qui resuite d’un premier coup-d’oeil. C ’est en les
considérant dans leurs détails, en frisant de fréquens rapprochemens et -des comparaisons
multipliées, que l’on peut obtenir quelques règles générales sur l’ordonnance
des édifices, et que l’on peut rencontrer quelques-unes des idées du peuple
qui les a construits. C ’est sur-tout dans les sculptures qu’il est possible detudier
sa religion, et de saisir quelques traits de ses usages et de ses moeurs. Il faut donc
actuellement examiner, observer avec détail dans chaque temple, dans chaque
édifice, cette architecture, ces bas-reliefs et tous ccs ouvrages que nous n’avons frit
qu’apercevoir.
Cet examen va frire le sujet des paragraphes suivans.
d e l ’î l e d e p h i l æ . c h a p , i " .
' §. III.
De l ’Ile , et de sa position au milieu du fleuve (i).
A v a n t d’arriver à la dernière cataracte,.et d’entrer en Égypte, le Nil, durant
plus d’une lieue de son cours, est divisé par un grand nombre de rochers qui
forment une suite d’îles de diverses grandeurs. L ’une d’elles, appelée Geflret el:
Begeh, a plus d’une demi-lieue de large, et partage le fleuve en deux bras prin-
cipaux, l’un à l’est, et l’autre à l’ouest. Dans cet endroit, le Nil a presque un demi-
myriamètre (2) de largeur entre ses deux rives les plus distantes. Le bras oriental,
qui a environ deux cent cinquante mètres (3) de largeur, et qui coule d’abord du
sud au nord, se détourne subitement pour aller rejoindre l’autre bras à l’ouest :
cest dans ce coude du fleuve, au milieu d’un bassin de forme arrondie, que se
trouve située l’île de Philæ.
Cette île a trois cent quatre-vingt-quatre mètres (4) de longueur, cent trente-
c‘n<I (5) dans sa plus grande largeur, et neuf cents (6) de circonférence. Ces dimensions
varient un peu, suivant que les eaux du Nil sont élevées ou abaissées : mais
1 étendue comprise entre les murs de quai, et qui n’est, jamais inondée, n’est pas
fort différente de celle que nous venons de donner; elle a trois cent soixante
mètres de longueur et cent trente de largeur; en sorte qu’il ne faudroit guère plus
dun demi-quart d’heure pour en faire le tour. Sa forme est assez régulière, et sa
plus grande dimension est du sud au nord.
La longitude de l’île de Philæ est de 30° 34' 16", à partir du méridien de Paris ;..
sa latitude est de 24° i ' 34". Ainsi cette île n’est point dans la zone torride,
comme on l’a cru si long-temps; et elle est même éloignée du tropique d’à-peu-
près quatorze lieues. Il est vrai qu’il n’en a pas toujours été ainsi; et il y a environ
cinq mille ans qu’elle se trouvoit placée dans cette zone, le tropique passant par
Syène. La variation de l’obliquité de lecliptique ramènera un jour les. choses à ce
même état, et Philæ se trouvera de nouveau comprise entre les tropiques.
Syène et Philæ sont, à-peu-près situées sous le même méridien, et leur distance
en ligne droite est de huit mille trois cents mètres (7), un peu moins de deux
lieues. La route de Syène à Philæ, étant presque directe, peut donc être évaluée
a deux lieues d’une manière très-exacte. Cette distance, qui n’est guère que la
moitié de celle qui est indiquée par Strabon, pourroit laisser douter que cette
île fut effectivement celle que les anciens désignoient sous le nom de Philæ : mais,
outre que cette difficulté peut se lever, ainsi qu’on le verra dans les Mémoires sur
a géographie ancienne de l’Égypte, plusieurs autres circonstances ne permettent
pas de douter que l’île dont nous parlons ne soit très-certainement l’île de Philæ
(1) L auteur de cette description n’ayant pu mettre
la dernière main qu’aux deux paragraphes qui précède«,
on a cru devoir se borner, en publiant le reste de son
travail, à remplir les lacunes et les omissions; et l’on ne
SCSI permis, par égard pour sa mémoire, aucun chan-
gement ni aucune addition considérable. E . J ,
(2) Une lieue.
( 3 ) Cent vingt-cinq toises.
(4) Cent quatre-vingt-douze toises.
(5) Soixante-huit toises.
(6) Quatre cent cinquante toises. -
(7) Quatre mille cent cinquante toises.