
La chaîne Arabique, au-dessus du village d'd-Naharyd,, est tout-à-fait contiguë
au fleuve; elle s en éloigne par degrés à l’est, et développe aux yeux du voyageur
une vaste plane couverte de magnifiques ruines : cette chaîne forme une ligne
courbe qui s enfonce de plus en plus vers l’Arabie, et ne se rapproche sensiblement
du fleuve quau village de Med-dmoud, où l’on voit les derniers débris des
monumens qui de ce côté, ont pu appartenir à la ville de Thèbes. Les deux chaînes
de montagnes forment donc, en se rapprochant du fleuve, la première au nord
et la seconde au sud, une vallée dont les deux ouvertures sont à peu près de
meme étendue. Au-delà de ces remparts formés par la nature, il n’y a que de vastes
déserts que parcourent, de temps à autre, quelques tribus Arabes.
Le Nil avant de traverser la plaine de Thèbes, coule au nord-est, dans un
large canal dont la continuité, dans l’espace de deux lieues, n’est interrompue
par aucune ,1e. C’est un des endroits de i’Égypte où le fleuve est le plus imposant
et le plus majestueux. Il dévie ensuite un peu vers le nord, et forme un coude
au village de Louqsor. A peu près à la hauteur Sd-Bayâdydi, ce fleuve, qui a plus de
quatre cent vingt mètres (i) de largeur, se partage en plusieurs bras, et forme l’île
inhabitée d el-Bayâdyeh, et l’île A ’ouâniych, où se trouve un très-petit village qui lui
a donne son nom. Plus bas, on aperçoit encore deux îles peu élevées au-dessus des
eaux qui n offrent d’autres habitations que de misérables cabanes de cultivateurs.
Ces îles sont aussi le séjour des crocodiles : c’est là que ces amphibies, sortis du
sein du fleuve, viennent s’exposer à la chaleur qu’ils semblent particulièrement
rechercher. Au moindre bruit qu’ils entendent , on les voit se précipiter dans le
Nil, d ou ils ressortent bientôt pour venir s’étendre de nouveau aux rayons brûians
du soleil.
L e sol de la plaine de Thèbes ne diffère point de celui du reste de l’Égypte • il
se compose de couches d’argile et de sable qui se succèdent alternativement A
partir des bords du fleuve jusqu’au pied des montagnes, la surface du terrain s’abaisse
suivant une pente qui est sensible à l’oeil, et qui a été mesurée par des nivellemens
faits avec soin.
Il est raie, même dans les grandes inondations, que toute la plaine de Thèbes
soit arrosée par l’épanchement naturel du fleuve. Des canaux dérivés de points plus
ele ves y apporteroient, dans les crues ordinaires, le précieux tribut de ses eaux ; mais
ils sont si mal entretenus, que, le plus souvent, cette belle plaine est desséchée. Le
dourah, le ble, les melons d’eau, sont les principales productions cultivées dans
cette partie de 1 Egypte. On y rencontre quelques plantations de cannes à sucre.
Des chemins suivis ordinairement par ceux qui parcourent le pays, coupent la
plaine de Thèbes dans différentes directions. On y trouve des caravanserais, monumens
d’une utilité précieuse, qu’un sentiment noble et une hospitalité désintéressée
ont fait élever pour les voyageurs en mille endroits de i’Égypte. Un de ces établis-
semens paraît au milieu de la plaine, sur la rive gauche du fleuve; il est entouré de
palmiers. Pour bien apprécier tout ce que ces lieux de repos ont d’utile et d’agréable,
il faut avoir ressenti l’excès des chaleurs qu’on éprouve sous le climat ardent de la
(i) Deux cent quinze toises.
C H A P I T R E I X . I N T R O D U C T I O N . 2
haute Egypte. En effet, vers le solstice d’été, le thermomètre, mis à la surface du sol,
monte jusqu’à cinquante-quatre degrés : il est imprudent alors de poser ses pieds sur
la terre brûlante. On ne touche pas impunément un caillou exposé aux ardeurs des
rayons du soleil. La chaleur est même quelquefois si forte, qu’on entend les animaux,
excédés dé fatigue, pousser des hurlemens, et se précipiter dahs le fleuve,
où ils se plongent avec une avidité extrême. C’est cependant un spectacle vraiment
extraordinaire que de voir quelquefois des fellah au teint de bronze, qui,
la tête découverte et les pieds nus, épars çà et là dans la plaine au moment où
le soleil darde à plomb ses rayons, semblent défier, pour ainsi dire, toutes les ardeurs
du jour. Il n’y avoit que l’activité Française qui pût, en les imitant et en
les surpassant peut-être , braver ce climat brûlant : aussi les naturels du pays
s’étonnoient-ils de nous voir parcourir la plaine et recommencer nos observations
et nos recherches à toutes les heures du jour.
Plusieurs villages sont distribués dans la plaine de Thèbes. A l’occident, et à deux
cents pas du Nil, est le village Sd-Aqâltdi. Près des cahutes qui le composent, on
voit une assez belle maison, que les habitans appellent kasr ou château : elle servoit
de logement aux gouverneurs du pays, dans le temps consacré au recouvrement
des impôts; elle offrit ensuite aux troupes Françaises un lieu de station commode,
lorsqu’elles poursuivoient les restes fugitifs des Mamlouks de Mourâd-bey, ou
lorsqu’elles percevoient le myry. Plus' loin, vers la montagne Libyque, et en descendant
le fleuve, on aperçoit Naga’Abou-Hamoud, dont lés maisons de terre sont en
partie cachées par une forêt de palmiers ; plus loin encore, Koum d-Bdyrât, bâti sur
les décombres mêmes de l’ancienne Thèbes. Tout près de la montagne, Medynet-
tibou offre les restes d’un village moderne entièrement abandonné. Enfin, à l’extrémité
de la plaine, vers le nord, est situé le petit village de Qournali, que ses
sauvages habitans abandonnent, quand ils veulent se soustraire au paiement de
l’impôt. Nouveaux troglodytes, ils se retirent alors dans les grottes nombreuses
dont la montagne voisine est percée; ou bien, accompagnés de ce qu’ils ont de
plus cher et de plus précieux, leurs femmes, leurs enfkns et leurs troupeaux, ils
fuient au loin dans le désert.
A l’orient, de l’autre côté du fleuve, et tout-à-fait sur le rivage, Iîouqsor se fait
remarquer par ses maisons basses, surmontées de colombiers couverts d’une multitude
innombrable de pigeons. Louqsor est un bourg assez considérable, qui
peut contenir de deux à trois mille ames. Une fois chaque semaine, il s’y tient un
marché où se rendent les habitans de tous les villages des environs ; on y échange
les denrées récoltées dans le pays et quelques étoffes. Ce bourg renferme un four
où l’on fait éclore artificiellement une quantité prodigieuse de poulets. Plus loin
au nord, en descendant le fleuve, on trouve Kafr-Kamak, et ensuite Ktirnàk, tous
deux entourés de palmiers : ces lieux habités n’occupent qu’un espace très-peu
considérable au milieu des vastes ruines qui les environnent. Encore plus loin
dans la même direction, et vers le pied de la chaîne Arabique, est situé le village
de Med-a’moùd.