
décorées de colonnes et de pilastres, ou bien de simples excavations, composées de
chambres étroites et fiasses, en un mot, tous les hypogées ont été, les uns comme
les autres, couverts de peintures à fresque, la plupart consacrées à des scenes familières
et à la vie domestique. Ainsi l’on peut dire en quelque sorte que les hypogées
étoient les monumens du peuple;, comme les temples et les palais étoient les monumens
de l’État; c’étoit là, et non dans des maisons de briques, qu’il pouvoit satisfaire
son goût naturel pour la sculpture : c’est ce qui explique en partie pourquoi, en
Égypte, les habitations particulières n’ont pas été bâties avec les mêmes matériaux
que les édifices publics, et par conséquent ont toutes disparu.
A quelle cause pourroit-on attribuer ces travaux souterrains, continués pendant
tant de siècles, si ce n’est à l’empire des moeurs et des usages religieux! Le respect
pour les morts, professé par toutes les nations, étoit porté en Egypte au plus haut
degré. Tout le monde sait que ce pays est le premier, sinon le seul, ou les
hommes imaginèrent de conserver en entier les dépouilles de leurs ancêtres, et de
les dérober en quelque sorte au néant de la mort (i). Peut-être, à 1 origine de 1 art
de l’embaumement, ignoroit-on encore l’art de la sculpture, qui pouvoit reproduire
l’image d’un mortel chéri; ou peut-être àussi pensoit-on que ses restes, gardés
religieusement au sein de sa famille, agiroient plus sur les coeurs qu’une copie
infidèle et qu’une froide image. N’étoit-ce pas, en effet, mettre sous les yeux de la
jeunesse un spectacle frappant, capable de l’exciter à égaler ses aïeux, que de
lui présenter leur personne elle-même et leurs traits conservés et intacts, au lieu
d’une ressemblance équivoque; sans parler du but moral qu’avoit le législateur, en
familiarisant les esprits avec l’idée et le tableau de la mort, et ne laissant rien a celle-
ci de ce qu’elle a de repoussant! Mais les inconvéniens ou les avantages de cette
pratique ne doivent pas être examinés ici. Les peuples ont suivi divers usages funéraires;
presque tous ont honoré les morts. Celui d’Égypte n’a diffère des autres que
par cette singularité, d’avoir non-seulement laissé à la postérité ses arts, ses monumens,
mais de s’être en quelque sorte conservé lui-même (2) : tant il avoit en
principe d’attacher à tout, le sceau de la durée.
Ainsi tous ces monumens souterrains étoient des tombeaux domestiques ; et a
cette destination il s’en joignoit une autre peut-être plus ancienne, celle de retracer
l’image de la vie civile. Le spectacle des hypogées aura donc pour les modernes
un intérêt qui touche ordinairement les hommes, celui d’un tableau de
moeurs; il suppléera au silence des historiens; et en montrant, pour ainsi dire,
l’intérieur des familles, il reposera l’esprit et les yeux du lecteur, de la contemplation
des grands monumens.
( 1 ) L ’histoire nous apprend que les Ethiopiens, les
Perses, les Assyriens et d’autres peuples de l’ancien
monde, e t, dans le nouveau, les Péruviens , ont aussi,
chacun asa manière, pratiqué l’embaumement des morts;
mais on ne retrouve point de momies proprement dites
ailleurs qu’en Égypte, si ce n’est peut-être celles de
Palmyre. II y a aussi des momies particulières aux
Canaries ; elles appartiennent aux Guanches , peuple
assez obscur, que l’on présumé avoir tire son origine de
l’Égypte, tant pour l’usage même de l’embaumement,
qu’à cause d’une prétendue similitude dans la langue.
mais cette opinion n’est pas suffisamment fondée.
(2.) Cette expression ne paraîtra pas exagerée au lecteur,
quand il verra plus bas à quel point les momies humaines
qui ont été bien apprêtées, sont encore intactes après
tant de siècles, et combien peu d’altération ont essuyé les
traits du visage.
Avant d’aborder la description de ces catacombes. que la piété filiale des
Thébains a consacrées d’une manière si durable, qu’il me soit permis d’en examiner
l’origine. Les premières grottes sépulcrales furent sans doute des carrières.
Quand on avoit tiré d’une carrière ce qu’elle pouvoit fournir de pierres propres
à la construction', il restoit des soutiens et des massifs ; on en dressoit les faces,
et l’on en faisoit des piliers et des colonnes ; les parois exploitées par l’architecte
se changeoient en murailles lisses, dont le sculpteur et le peintre s’emparoient
ensuite pour les décorer. A la vérité, je suis porté à croire que beaucoup de ces
grottes, telles, par exemple, que les tombeaux des rois, ont été taillées exprès, et
non à l’occasion des temples et des autres édifices ; mais je pense aussi que cela
n’arriva point dans les premiers temps. L ’existence des grottes sépulcrales doit,
dater de l’érection des monumens publics, puisque ces deux genres de travaux
exigeoient également l’excavation des montagnes(1). Au reste, les uns et les autres,
sont en si grand nombre en Égypte, qu’on peut douter s’il n’existe autant d’hypogées
que parce qu’il y a tant de monumens , ou s’il ne s’y trouve autant de
monumens que parce qu’il y a tant d’hypogées.
Cette idée .fondée ici sur une considération très-simple, sera dans la suite appuyée
par des raisons plus directes et d’une nature différente ; mais on peut déjà voir qu’elle
rend compte d’un fait très-général, je veux dire la ressemblance du style, si ce n’est
des sujets, dans les peintures et les bas-reliefs qui décorent, soit les temples, soit les
hypogées. Si les derniers étoient tout-à-fait antérieurs aux édifices du culte et de
l’État, on y trouveroit, au moins dans quelques-uns , des ébauches absolument
grossières et sans aucune proportion ; et c’est ce qu’on n’a point vu. Au contraire,
si la plupart sont d’anciennes carrières, exploitées seulement avec méthode et ornées
après coup, ne doit-on pas y rencontrer (comme on les y rencontre en effet) le
même style, le même état dans les arts du dessin, le même système de décoration,
que dans les temples et les palais, élevés à peu près dans les mêmes temps, et
ouvrages d’une même école! Il y a plus; on remarque, dans plusieurs grottes sépulcrales
, des ornemens d’un goût plus pur et certains détails plus parfaits que dans les
grands monumens eux-mêmes ; il faut donc convenir qu’elles ne sont pas de beaucoup
antérieures à ces derniers.
D’un autre côté, puisque les hypogées devoient servir de catacombes pour y
déposer les morts embaumés, ne falloit-il pas pour cela que la préparation des
momies et tout l’art de l’embaumement fussent déjà connus et usités en Égypte !
La loi ayant fait un devoir de cette pratique , il falloit chercher, pour la remplir,
un lieu sec, à l’abri de l’inondation et des influences de l’air, et sur-tout un
sol qui ne fût pas pris aux dépens de la terre cultivable. Où ces conditions se
trouv oient-elles réunies, si ce 11’est au sein même des montagnes calcaires et siliceuses
qui enferment la vallée d’Égypte ! On profita donc de ¡toutes les excavations déjà
faites dans les rochers, et chaque monument donna ainsi naissance à plusieurs
hypogées. Les familles se distribuèrent ces catacombes ; elles les firent orner de
tableaux et de bas-reliefs. Ce fut, pour les particuliers plus ou moins riches, un
(1) Sans cela, trouveroit-on tant de grottes d’une forme irrégulière î
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