
s. II.
Aperçu general des anciens Monumens de Thebes.
T el est le petit nombre de villages épars, au milieu d’une plaine jadis occupée
par une ville immense. Leurs chétives habitations contrastent d’une manière bien
frappante avec les restes opulens d’une superbe cité.
Du côté de la Libye, Koum el-Ba’yrât, Medynet-abou et Qournah offrent
encore les débris de grands monumens. Un lieu intermédiaire entre ces deux
derniers villages, qui ne renferme point de constructions Arabes, et que tous les
voyageurs anciens et modernes ont désigné sous le nom de Memnonium, est également
rempli d’antiques constructions. Du côté de l’Arabie, Louqsor et les deux
Kamak, bâtis sur de magnifiques ruines, sont liés entre eux par une suite non
interrompue de fragmens d’antiquités. Med-a’moud laisse voir de bien loin au nord
quelques colonnes encore debout et sa butte factice couverte des restes de ses
vieux édifices.
Ce n est pas seulement dans l’emplacement que le Nil arrose, qu’il faut chercher
des vestiges de 1 existence de Thèbes. Comme si la portion de la vallée qu’elle
occupe n eut pas été assez vaste pour la contenu-, cette antique cité s’est étendue
jusque dans les montagnes. En effet, la partie de la chaîne Libyque, voisine des
monumens encore existans, est percée d’une quantité innombrable d’hypogées :
quelques-uns de ces hypogées ont bien pu servir d’asile aux premiers habitans tro-
g odytes de 1 Egypte ; mais tous doivent être regardés comme les dernières demeures
des citoyens de son ancienne capitale.
Pour faire passer dans l’ame du lecteur tous les sentimens dont on est d’abord
agite en arrivant dans un lieu qui rappelle tant de souvenirs, il faudrait pouvoir
peindre cette curiosité inquiète, qui, dans son ardeur, veut embrasser tous les
objets a-la-fois. II semble que les sens n’obéissent point assez promptement à la
volonté pour prendre connoissance de tout ce qui existe ; il se présente à l’esprit
mille questions que fon voudrait résoudre, mille faits que l’on voudrait constater
en même temps. Où sont les cent portes chantées par Homère, et par chacune
desquelles sortoient deux cents chariots armés en guerre.! Environné de toutes
pans de magnifiques ruines, on s’abandonne facilement aux illusions, et toutes ces
exagérations poétiques paraissent prendre de la réalité. Où est la statue d’Osyman-
dyas, vantée par Hécatée comme la plus colossale de toutes celles que renfermoit
autrefois 1 Egypte ! Où étoit placé ce fameux cercle d’or d’une coudée de hauteur
et de trois cent soixante-cinq coudées de circonférence, sur lequel on avoit indiqué
le lever et le coucher des astres pour tous les jours de l’année ! Où est
1 emplacement de cette grande Diospolis, dont les anciens auteurs célèbrent l’étendue,
et qui renfermoit un des plus vastes édifices que les Égyptiens eùssent élevés!
Où sont les demeures de ces rois si vantés, que leur sagesse a fait mettre au rang
des dieux, et dont les institutions utiles et précieuses font encore l’admiration
de ceux qui en pénètrent les vrais motifs ! Où est enfin cette statue colossale
de Memnon, dont tant d’illustres personnages ont entendu la voix au lever de
l’aurore ! Thèbes avoit-elle une enceinte générale, et en subsiste-t-il encore quelques
traces! Toutes ces questions, et mille autres qui se présentent à l’esprit du voyageur,
le jettent dans une agitation singulière, et excitent une activité que l’on ne
peut satisfaire. Attiré par une multitude d’objets nouveaux, par une architecture
colossale à laquelle l’oeil n’est point accoutumé, on regarde tout avec une avide
curiosité. Les nombreux détails de sculpture dont les murs des temples et des palais
sont couverts, n’excitent pas moins letonnement q.ue les grandes et belles lignes de
leur architecture. Lorsqu’après avoir quitté les monumens, on veut se recueillir et
se rendre compte de ce que l’on a vu, la mémoire, aidée de la réflexion elle-même,
ne fournit que des idées confuses,.et l’on reconnoît bientôt l’insuffisance d’un
premier aperçu..
Ce n’est donc qu’en visitant souvent les mêmes monumens, ce n’est qu’après
en avoir étudié les formes avec soin, que l’observateur se pénètre du caractère de
gravité empreint dans tous les travaux de l’Egypte, et reconnoît l’intention bien
prononcée des fondateurs de rendre leur ouvrage indestructible.
Les sensations que fait éprouver la vue de Thèbes, ne se. communiquent pas
seulement à ceux qui se livrent à l’étude des arts ; les magnifiques copstructions
de cette antique cité offrent des beautés d’un tel ordre, qu’elles attirent les regards
des hommes que I on croiroit les moins propres à les apprécier. Ce sont comme de
grands accidens de la nature, ou comme des phénomènes éclatans, qui, tandis
qu’ils captivent l’attention des esprits accoutumés à observer, produisent encore
sur la multitude les impressions les plus vives et les plus profondes. C’est ainsi
que nous avons vu les soldats, frappés d’abord d’un étonnement-général à la vue de
ces masses imposantes, se livrer bientôt avec ardeur à la recherche des plus petits
ornemens qui les décorent.
Un voyageur arrivé près du monument qui fait l’objet de ses recherches commence
par prendre une idée générale de son ensemble, sans s’appesantir sur aucun
détail. S’il est un lieu qui réclame du spectateur une attention particulière à suivre
cet ordre indiqué par la nature, c’est celui où sont épars les restes de la ville de
Thèbes. Elle présente des objets si nombreux et si inattendus, que la curiosité la
plus avide ne peut manquer d’y trouver un aliment sans cesse renaissant, quelque
idée q.u’on ait pu prendre d’un tel spectacle dans les récits transmis par les écrivains
depuis tant de siècles. Pour mettre le lecteur dans la position où nous nous sommes
trouvés nous-mêmes au milieu de Thèbes, nous allons faire avec lui une reconnois-
sance générale de toute la plaine, jeter un coup-d’oeil rapide sur tout ce qui s’offre
à ses regards dans le plan topographîque (i) que nous mettons sous ses yeux, et
tâcher de rendre les impressions vives que la première vue des objets nous a fait
éprouver. Nous ferons, dans les sections suivantes, toutes les remarques particulières
auxquelles nous avons été conduits par la suite de nos recherches (2).
(1) Voye^ le plan général de Thèbes, p l. i , A . sur les ruines de Thèbes nous a permis de nous li-
voL I I . vrer à une étude approfondie des monumens d’anw-
(2) Un séjour prolongé pendant plus de deux mois qui té.