
moyen de satisfaire leur gout pour la sculpture ou la peinture. Les pauvres eux-memes
eurent des tombeaux ornés : aussi trouve-t-on qu’il y a dans les hypogées beaucoup
d’inégalité pour le travail. On devoit y employer des ouvriers très-différens;
toute la nation avoit besoin de ces monumens souterrains, puisque tous les morts
étoient embaumés indistinctement. Chaque chef de famille faisoit creuser des
puits, des caveaux, et les faisoit décorer suivant sa fortune et son goût. Voilà
pourquoi les grottes Égyptiennes sont si multipliées, si diverses : rien n’est plus
varié en effet que les plans des salles et des conduits ,1e style des colonnes, 1 état
mat ou poli des murailles, les enduits servant aux peintures, le dessin des figures,
l’espèce des couleurs. Plusieurs de ces hypogees sont de simples caveaux caires,
sans aucune sculpture ; et depuis cette nudité absolue jusqu’à la magnificence des
distributions et des ornemens, on trouve toutes les nuances dans cette architecture
souterraine.
Ainsi l’origine des grottes sépulcrales me paroît due à l’architecture , loin de
penser que celle-ci a pris naissance dans les grottes. Quand les architectes des
temples et des palais avoient fait descendre leurs matériaux dans la plaine, ceux
des hypogées, autrement les architectes du peuple, succédoient aux premiers,
achevoient les distributions intérieures, et les peintres à leur tour venoient orner
les murailles par l’image des travaux domestiques.
§. B
Topographie des Hypogées, et Remarques historiques.
S i l’on veut se former une idée générale des hypogées de Thèbes, il faut se
représenter une partie de la chaîne Libyque, contiguë à la plaine de Qournah, du
Memnonium et de Medynet-abou (i), longue de plus de deux lieues, haute de trois
à quatre cents pieds, et percée, d’espace en espace, d’ouvertures rectangulaires à
toute sorte de hauteurs. Qu’on imagine ensuite des conduits peu élevés, et moins
larges que hauts, qui, partant de ces ouvertures, pénètrent dans le sein du rocher,
tantôt horizontalement, tantôt dans une direction inclinée, tantôt meme en serpentant
, interrompus çà et là par des salles et par des puits ; plusieurs divises en
nombreuses ramifications qui reviennent quelquefois sur elles-memes et rendent
le chemin difficile à reconnoître. Si l’on établissoit des communications entre
tous ces conduits, ils formeroient le labyrinthe le plus inextricable. Souvent les
ouvertures ont été pratiquées l’une à côté de l’autre, à un même niveau, et sur une
face de rocher dressée d'avance perpendiculairement ; cette dernière disposition
est digne de remarque, et le lecteur ne doit pas la perdre de vue.
Pour arriver aux hypogées, l’on suit des sentiers étroits pratiqués dans la montagne.
Ces chemins, malgré leur pente adoucie, sont difficiles a gravir, parce que la
( i) Voyez le plan général dcThèbes, p l . , , A . vol. I l , et extérieures, même les environs immédiats des hypogées,
la planche a i , même volume. font l’objet de la description des monumens de Thibos, par
Je ne ferai mention ici que des travaux pratiqués MM. JoIIois et De.vilfiers.
dans le corps de la montagne ; toutes les . constructions
montagne est très-escarpée : cependant on y trouve si fréquemment à s’arrêter et
à satisfaire sa curiosité, qu’on n’éprouve nulle fatigue à les parcourir. Tantôt on
aperçoit des portes élevées, tantôt des entrées basses, les unes carrées ; les autres
couronnées par des arcades; celles-ci entièrement découvertes et accessibles, celles-
là ne laissant qu’un étroit passage, d’autres enfin encombrées jusqu’au plafond par des
amas de sable. Les portes des principaux hypogées sont précédées d’un grand Vestibule
a ciel ouvert, dont les côtés ont été dressés et polis, mais rarement décorés de
peintures ; les portes des autres débouchent immédiatement sur la face de la montagne.
Une dernière distinction qu’il me reste à établir, c’est que les tombeaux les
plus simples occupent le haut, et les plus magnifiques, le bas de la montagne. Le
dernier asile des pauvres et celui des riches différoient de la même manière que
leurs demeures diffèrent entre elles dans nos grandes villes modernes.
Cette multitude de galeries souterraines sert aujourd’hui de refuge à des Arabes
vivant misérablement, et la plupart adonnés au vol. Quand les Européens viennent
visiter ce lieu, c est pour les premiers une bonne fortune trop rare pour qu’ils n’en
profitent pas aux dépens des voyageurs. On sait ce qui est arrivé à Bruce ; et son
aventure est tellement conforme à la vraisemblance, qu’on ne peut l’accuser ici
comme ailleurs, d’un peu d’exagération. Protégés par une escorte,nous n’avions pas les
mêmes risques à courir; soit effet de la terreur, soit effet d’un calcul bien entendu,
nous n avons éprouvé, de la part de ces Arabes, aucun traitement fâcheux. Qu’ils
aient changé de moeurs, on connoît trop leur penchant à la rapine pour le supposer;
mais ne voit-on pas les voleurs les plus déterminés changer d’habitude, quand
ils trouvent mieux leur compte à faire autrement! C’est ce qùiarrivoit avec nous,
qui leur payions chèrement les pètites statues, les peintures, les antiques de toute
espèce, qu’ils rapportoient de l’intérieur des hypogées. Dépouiller un des voyageurs
eût été le signal de leur perte à tous; au contraire, en piquant adroitement notre
curiosité, ils se faisoient de maîtres des amis. Toujours habiles et rusés, ils inven-
toient mille artifices pour gagner notre confiance et notre argent. Par exemple, ils
bouchoient eux-mêmes l’entrée d’une grotte ; ensuite ils annonçoient mystérieusement
la découverte d’une grotte nouvelle, et passoient marché pour en faire
l’ouverture. Quand on s’étonnoit d’y voir le même désordre que dans les autres,
les sermens ne leur coûtoient rien pour se justifier de leur supercherie.
En songeant à quels hommes appartiennent à présent ces demeures souterraines,
il se présente à l’esprit un rapprochement singulier. Avant les voleurs Arabes,
elles servoient d’asile aux anachorètes. Pour fuir les superstitions et les délices
mondaines, ces pieux et austères cénobites n’avoientpu trouver de refuge plus sûr ;
cependant ils y retrouvoient encore les profanes images du culte Égyptien : aussi
recouvroient-ils ces images par des figures chrétiennes ; on voit même quelquefois
un enduit de plâtre entre les unes et les autres. Dans ces mêmes lieux où les prêtres
de 1 Egypte faisoient aux morts de magnifiques funérailles avec toute la pompe de
leur religion, d humbles solitaires venoient pratiquer une religion nouvelle, aussi
éloignée de la première qu’eux-mêmes différoient des prêtres Égyptiens ; et aux
figures d Isis, dOsiris et d’Harpocrate, sculptées avec une délicatesse extrême,