
comme un fait actuel. D ’ailleurs l’existence de la cataracte de Genâdil, qui est
beaucoup plus considérable, et qui est distante de moins de vingt-cinq myria-
metres ou cinquante lieues, a dû concourir beaucoup à la réputation de la der-
mere ; et dans un pays qui a toujours été connu imparfaitement, on a facilement
confondu l’une avec l’autre.
Mais si l’erreur ou l’exagération a donné une fausse idée de la cataracte de
Syene, d un autre côté l’on ne sauroit nier que ce même site ne soit un des plus
pittoresques et des plus extraordinaires de toute la vallée que le Nil arrose. Soit
quon jette les yeux sur ces deux chaînes de granit tout hérissées de mamelons
noirs et anguleux, dont la cime, les flancs et les pieds offrent des formes étranges
et qui, traversant le cours du N il, viennent, pour ainsi dire, se rejoindre au milieii
de son ht (i) ; soit qu’on arrête la vue sur ces îles escarpées et innombrables qui pré-
. cedent, forment et suivent la cataracte dans un espace de deux lieues ; soit enfin que
Ion contemple en venant de l’Égypte, cette limite brusque et tranchée entre
une plaine fertile et des rochers inaccessibles, et le contraste d’un fleuve large et
majestueux avec un torrent plein de gouf&es, qui bouillonne, écume et se brise
entre mille ecueils, tout présente aux regards une scène du plus grand effet. C ’est
le spectacle d’une nature sauvage, que l’oeil n’embrasse qu’avec horreur à côté du
tableau riant de l’une des plus riches vallées du monde. La navigation trouve ici
une barrière presque insurmontable, la culture cesse, la navigation est morte.
Aux campagnes et aux jardins d’Éléphantine succèdent un amas de collines groupée-
en desordre ou de blocs à pic d’une nudité absolue, et des montagnes à perte de vue
dont la teinte rembrunie se détache sur un ciel éclatant; le Nil ne réfléchit rien
que lazur ou bien les couleurs sombrès des rochers qui divisent et déchirent son
ht | enfin son cours variable et inégal, tantôt lent et tantôt impétueux, ses eaux
furieuses et plus loin polies comme une glace, portent l’empreinte du désordre
general ; ce n’est qu’après avoir franchi tant d’entraves, qu’il sort triomphant de la
lutte, et quil prend enfin une marche paisible, un mouvement égal, qui ne seront
plus troublés ,usqu a son embouchure. Telle est la barrière que la nature a mise
entre Egypte et la Nubie, et tel est le tableau qu’offre au voyageur le site imposant
de la dermere cataracte.
§. II.
Description de la dernière Cataracte et du Chemin qui y conduit.
L a dernière cataracte est appelée Chellâl en arabe : c’est aussi le nom d’une île
et dun hameau batí en face, où habite une centaine de Barâbras. Elle est située
au tiers de 1 intervalle de Philæ à Syène, mesuré sur le fleuve, c’est-à-dire, à environ
trois mille mètres ou quinze cents toises au-dessous de Philæ. La largeur du
fleuve en ce point est de plus de mille mètres ou d’un quart de lieue; cette largeur est
la meme que celle du fameux saut de Niagara, mais ces deux cataractes n’ont que
a comparable : on sait que la dernière aplus de cent cinquante pieds de hauteur.
( i) Voyn f l . ¡ 0 , fig. j .
Quoiqu’il n’y ait que deux tiers de lieue de Philæ à Chellâl , cependant l’on
met plus d’une heure à parcourir cet espace, à cause de la difficulté du chemin.
A l'époque des plus hautes eaux, le i j septembre 179 9 , je suis parti du village
de Gyanyeh, qui est en face de Philæ, pour faire la reconnoissancc de la cataracte
et en déterminer la position; j’ai suivi le bord du Nil, qui fait là un grand coude
et ensuite court directement à l’ouest: le rocher occupe presque toujours la rive
elle-même; çà et là, on voit quelques petits espaces de terrain couverts de limon
par le Nil, et qu’on a mis à profit pour la culture. Dans le chemin, j’ai remarqué le
granit traversé par de larges filons, dont plusieurs se précipitent vers Je Nil, sous
un angle de quarante-cinq degrés ; d’autres se croisent en divers sens : il y en a
qui sont de trois pieds de largeur, en forme de prisme carré, et dont la couleur
est un noir mat presque uni. En arrivant auprès du petit hameau ou plutôt des
cabanes de Mesit, qui renferment à peine cinquante habitans, on trouve une bande
de terre étroite et cultivée en dourah. J ’ai vu, au milieu de ces rochers, de pauvres
Barâbras qui piloient du grain et pétrissoient de la farine dans les cavités naturelles
du granit. L’accueil de ces Nubiens est si bon, et leur physionomie si gaie , qu’on
ne soupçonneroit pas qu’il leur manque quelque chose : leur teint est presque
noir; leur langage est très-chantant et assez doux, sans aspirations, et presque
sans rapport avec l’arabe. La manière dont ils passent le Nil avec leurs effets, est fort
singulière : ils se mettent sur un tronc de sycomore ou de palmier, la tête enveloppée
de leurs habits et chargée de leur bagage , et ils se dirigent en faisant de
chaque main une rame, s’y prenant si adroitement qu’à peine ils dérivent; je ne
les ai vus embarrassés que lorsqu’ils ont à traverser des remous un peuconsidérables.
Voila tout ce qui anime cette scène muette et ce triste lieu, où là végétation se
borne à quelques plantes du désert, telles que la coloquinte, et à quelques arbres,
tels que des dattiers, des acacias, des napecas, dont le feuillage est brûlé par le
soleil (1).
Là, on commence à être frappé du bruit de la cataracte, déjà sensible à Philæ.
Pendant l’hiver et le printemps, ce bruit est beaucoup plus fort; il est comparable
à celui de la mer sur une côte de récifs, tel qu’on l’entend à une lieue de distance.
Jusqu’à ce point, on ne marche qu’avec peine sur le bord du Nil, toujours sur
un sable de granit, et il faut franchir de temps à autre des rocs saillans sur le
sol : mais, quand on approche de la barre, et au lieu où le Nil reprend son cours
vers le nord, c’est-à-dire, près de Chellâl et en face de Tarmesit, on trouve tout-
à-coup le rocher devant soi ; il faut le gravir avec les mains pour passer outre.
La montagne pénètre, pour ainsi dire, et descend perpendiculairement dans le
Nil; puis elle ressort à sa surface sous la forme d’une foule d ecueils, très-proches
les uns des autres et dont plusieurs sont de grandes îles : j’en ai compté vingt le
jour des plus hautes eaux (2). C ’est à cette disposition qu’on reconnoît, dans
1 intervalle de Philæ à Syène, la véritable cataracte; car, dans tout cet intervalle,
le cours du Nil est également hérissé de rochers. Ce lieu se distingue encore par
(1) On y voit la jusquiame surnommée datora par (2) Voyez p l. j o , Jîg, 2.
Forskal, et quatre espèces de rutacées.