
isolés et sans défense, ils étoient en butte à l’avarice et à la jalousie d’une population
ignorante, fanatique et cruelle; leur vie étoit continuellement menacée; ils
11e pouvoient faire un pas sans être rançonnés : ce n’est qu’à la hâte et en courant
qu’ils ont pu voir les, monumens. Notre position étoit plus heureuse : la
prévoyance du grand homme sous la protection duquel nous avons fait ce voyage,
nous avoit mis à l’abri de tout danger et de toute inquiétude. Nous sentions
bien le prix de l’occasion unique qui nous étoit donnée : nous nous regardions
comme comptables, envers l’Europe savante, du parti que nous saurions en tirer,
et nous mettions au nombre de nos devoirs le soin de distribuer nos occupations
de manière à mettre tout notre temps à profit. Les jours étoient employés
à l’étude des monumens accessibles à la lumière du soleil ; ce fut la nuit, a la lueur
des flambeaux, que .je visitai la grotte Syringe, et que je pénétrai dans ce palais
souterrain où régnent des ténèbres éternelles. Au milieu de ses galeries mystérieuses
, je fus assailli d’une multitude de sensations dont la nouveauté et la vivacité
me laissoient à peine la disposition de ma pensée; à chaque pas, je trouvois un
nouveau sujet d’étonnement et de méditation : je me réprésentois avec stupeur
combien il avoit fallu de travail pour enlever au rocher la matière qui remplissoit
autrefois les salles spacieuses que je parcourois ; combien il avoit fallu de temps
et de patience pour travailler avec tant d’art dans un lieu où la lumière du jour ne
pénétra jamais. Quels motifs poussèrent ce peuple à tailler ainsi les rochers, a
porter dans le sein des montagnes et à une si grande profondeur les ornemens
de l’architecture et le luxe de la sculpture! Quel étoit l’usage de cette grotte! Le
nombre et l’étendue de ses galeries, dont quelques-unes rentrent sur elles-mêmes
après plusieurs détours, les puits qui conduisent à d’autres galeries, toute cette
complication extrêmement favorable pour produire des illusions, des surprises et
des terreurs, me font penser que c’est un de ces lieux souterrains appelés Syringes
chez les anciens, et que cet antre servoit à rendre des oracles ou à célébrer des mystères.
Un passage de Pausanias favorise singulièrement cette conjecture. « J ai
» encore plus admiré, dit-il, le colosse qui se voità Thèbes en Égypte, au-delà du
» Nil, non loin du lieu nommé Syringes : c’est la statue d un homme assis ; plusieurs
» lui donnent le nom de Memnon ( 1) .» La statue dont parlé Pausanias, est sans
doute le colosse qui subsiste encore au milieu de la plaine, et que tous,les voyageurs
anciens et modernes appellent Memnon. Ce colosse, qui représente effectivement
un homme assis, est dans le voisinage de la grotte qui nous occupe en ce
moment.
Il est vrai que l’on a trouvé, dans quelques parties de la grotte Syringe, des dépouilles
de momies; ce qui sembleroit annoncer qu’elle a servi de sépulture : mais
ce fait n’exclut point l’usage que nous venons d’indiquer ; on sait que les anciens
Égyptiens vivoient au milieu des momies de leurs ancêtres, quils les conservoient
dans leurs maisons, et même qu’ils les faisoient apporter auprès deux pendant
leurs festins.
(1) Pausanias, Attica.
TO M B E A U X D E S BOI S .
L e s grottes appelées dans le pays Bybân el-Moloilk, et désignées par tous les
voyageurs sous le nom de tombeaux des rois, méritent effectivement la dénomination
de tombeaux; car plusieurs circonstances prouvent qu’elles étoient destinées
à la sépulture de personnages de la plus haute importance.
Pour se rendre aux tombeaux des rois, il faut quitter la plaine du Nil et s’enfoncer
dans les gorges de la montagne Libyque. Au nord et à cent mètres de distance
des ruines du palais de Qournah, sur la limite du désert, vous trouvez un carrefour
où quatre chemins viennent aboutir ( 1 ). L ’un de ces chemins prend sa direction
vers le nord-ouest, et s’engage bientôt dans une gorge étroite entre deux montagnes
hautes et escarpées; il suit les sinuosités de cette gorge, et décrit une
ligne courbe qui rentre continuellement sur la gauche, de sorte que la route qui,
au point de départ, regarde le nord-ouest, finit par se tourner vers le sud-ouest.
Après avoir marché pendant quelque temps dans cette dernière direction, vous
découvrez une autre gorge, venant de l’ouest, qui s’embranche sur celle que vous
avez suivie-jusqu’alors ; il faut laisser cet embranchement à droite, et continuer
votre route dans la gorge principale, qui devient de plus en plus étroite : tout annonce
qu’elle se terminoit autrefois en culde-sac. La dernière portion du chemin,
sur une longueur d’environ cent cinquante mètres, a été taillée par la main des
hommes : les traces de ce travail sont encore apparentes; elles font juger que
le rocher a été coupé, et qu’on y a ouvert une tranchée profonde de seize à vingt
mètres (2) : au bout de cette tranchée, on voit un passage étranglé, semblable à
une porte, donnant entrée dans une enceinte particulière, qui forme ce qu’on
appelle la Vallée des tombeaux des rois. Depuis le carrefour de Qournah jusqu’à la
porte de la vallée, on compte à peu près trois mille six cents mètres de chemin (3).
La vallée des tombeaux se divise en deux rameaux faisant presque l’équerre :
l’un regarde le sud-est; l’autre, beaucoup plus considérable et plus riche en antiquités,
suit assez généralement la direction du sud-ouest, et se subdivise en quelques
autres rameaux secondaires. La porte par laquelle on entre dans la vallée, est la
seule ouverture qui existe dans tout son contour ; et comme cette ouverture est un
ouvrage des hommes, il faut que la vallée ait formé autrefois un bassin isolé,
où l’on ne parvenoit qu’en gravissant des montagnes escarpées; et peut-être ce
fut cet isolement qui donna l’idée d’y placer les sépultures royales pour les mettre
de plus en plus à l’abri de ces violations que les anciens Égyptiens paroissent avoir
tant redoutées.
Aucune trace de végétation ne se fait apercevoir dans ce lieu solitaire; tout y
présente l’aspect aride et désolé des plus affreux déserts. De hautes montagnes,
couronnées de rochers, bornent l’horizon de tous côtés, et ne laissent voir
qu’une partie du ciel. Vers le milieu du jour, quand le soleil a dardé pendant
quelques heures ses rayons jusqu’au fond de la vallée, la chaleur s’y concentre
(1) Voyez planches r , 40 e t y y , A . vol. I I .
(2) Cinquante à soixante pieds.
(3) Une petite lieue de poste.