
qu à observer le site affreux, mais pittoresque, où nous étions jetés : un seul arbre se
remarquoit aux alentours, c’étoit un doum à quatre bifurcations. Le rocher étoit
à pic sur le fleuve. Ce n’est pas sans surprise que nous vîmes le pied de ce rocher
habité par un vieux solitaire, retiré là depuis trente ans, dans une cabane formée
de nattes. Ce vieillard octogénaire étoit noir de visage, et portoit une barbe
blanche; il entendoit à peine nos questions; la caducité, la frayeur sur-tout,
le rendoient presque insensible: cependant il pria l’un de nous de lui emplir
deau un vase de terre, seul meuble de sa cabane. On lui demanda son âge; il
répondit: Dieu le sait. Au coucher du soleil, il fit religieusement sa prière.
Chaque tempête qui se manifeste en ce lieu, y fait arriver quelque bateau, et
procure au solitaire des aumônes, un peu de dourah, ou des dattes. Si l’on cher-
choit en lui un sage retiré du monde et vivant dans la contemplation, on se
tromperoit sans doute. Quand on connoît les moeurs du pays, on ne voit là qu’un
homme qiu, pour se débarrasser de la peine d’agir et de penser, a cherché un
lieu où il pût vivre dans cette paresse et cet anéantissement d’idées qui font les
délices de ce peuple. Cependant des gens aisés, venus de l’Europe à travers
mille dangers, brisoient sous ses yeux les pointes du rocher qui faisoit sa demeure,
recueilloient les plantes sauvages qu’il arrachoit pour les brûler, dessinoient et
| | décrivoient ce site inhabité : étoient-ils beaucoup plus sages que lui!
Les rochere des environs sont taillés dans des formes bizarres; ils sont composés
de grés noir, parsemé de filons ferrugineux, d’une couleur rougeâtre et d’un ton
très-chaud. Près de là est une gorge aride qui ressemble au lit d’un torrent; le
reste du désert est occupé par des collines de grès éparses çà et là et fort basses.
Qn aperçut au loin quelques chameaux appartenant à des tribus Arabes, et seuls
êtres vivans dans ce lieu désert. Sur le bord du Nil, nous vîmes des coloquintes,
une petite plantation de séné commun, ainsi qu’un champ de pourpier, qui, avec
les fruits du doum, fournissoit la nourriture habituelle du pieux solitaire;
Pendant que nous observions ce site, le tonnerre continuoit à gronder, et les
trombes se succédoient sans interruption ; ce n’est qu’à la nuit que le temps’dêvint
plus calme : on en profita. Mais à peine eut-on mis à la voile, qu’un vent furieux,
soufflant du nord, souleva les eaux du Nil, brisa notre vergue et cassa le mât d’un
autre bâtiment. Sa force étoit si grande, qu’elle nous fit remonter le courant très-
vîte, pendant plus d’une heure, sans aucune espèce de voile: cependant le
fleuve etoit parvenu à sa plus grande hauteur. L ’obscurité de la nuit, le fond
pierreux et les îles basses du Nil (i) dans ces parages voisins de Selseleh, nous
forcèrent d’aborder au petit village de Hammâm, situé près de la rive gauche, et
habité par des Arabes de la tribu des Abâbdeh.
J r l l V a T dU n Uye’ da" S ¥ enVif ° n! de Sclse,eh> tamari* ’ d° “ ‘ ' « buissons, touffus donnent A ces ilo.s
. " 'P 1' d lles sablonneuses submergees par 1 inonda- une teinte cendrée,
uon, et entièrement couvertes d’un arbrisseau appelé
S ECT ION II,
P a r M. R O Z I E R E , I n g é n i e u r d e s m i n e s .
Description de Gébel Selseleh, et des Carrières qui ont fourni les
matériaux des principaux édifices de la Thébaide.
L e s anciennes carrières se trouvent répandues dans toute l’étendue des deux
chaînes de montagnes qui bordent à l’orient et à l’occident la vallée du Nil; et
le voyageur qui parcourt la haute Egypte, en découvre déjà un nombre infini sans
s’écarter des rives du fleuve : toutes n’ont pas les niêmes rapports avec les mo-
numens subsistans aujourd’hui, et il faut entrer à cet égard dans quelques distinctions
générales.
A ne considérer que la nature du sol des montagnes, la vallée du Nil sè
partage en trois régions distinctes; division, comme on sent, qui ne sauroit avoir
de rapport avec les divisions politiques d’aucun temps, mais qui en a beaucoup
avec l’aspect du pays et la nature de ses monumens.
i.° Dans la région plus méridionale, aux environs de l’île de Philæ, de Syène
et de la cataracte, règne, avec un aspect varié et pittoresque, mais dans une
étendue fort limitée, le terrain granitique qui a fourni aux Égyptiens les monolithes
les plus remarquables dont ils aient décoré leurs édifices.
z.° Dans la partie septentrionale, et en remontant vers le sud jusqu’à plusieurs
journées au-delà de Thèbes, les deux chaînes n’offrent qu’une longue suite
de rochers et d’escarpemens calcaires de l’aspect le plus uniforme. Ce terrain,
le plus considérable de tous, a fourni les matériaux d’une espèce de monumens
fort célèbres de toute antiquité par leur masse, par leur forme régulière, et par
les conjectures qu’on a faites sur leurs usages : je veux parler des pyramides. Quant
aux autres monumens en pierre calcaire, tels que les temples, les palais, ils ont
dû jadis être fort multipliés ; mais il n’en reste aujourd’hui que de foibles traces.
3* ^-,es matériaux des temples et des autres édifices encore subsistans sont tirés
presque en totalité des montagnes qui s’étendent depuis Syène, en descendant vers
le nord, jusquà une journée de marche avant d’arriver à l’ancienne Latopolis (i).
Ce tenain, qui comprend près dun degré de latitude, est d’une nature particulière,
et forme la transition entre le terrain calcaire et le terrain granitique;
cest I examen des carrières qu’il renferme et des matériaux qu’elles ont fournis,
qui va nous occuper ici. Nous décrirons dans un Mémoire particulier les carrières
de granit; celles du pays calcaire seront l’objet d’un autre Mémoire (2).
(1) Aujourd’hui Esné. (2) Voyez les Mémoires d’antiquités.