
danger, ils n’avoient que deux bougies pour éclairer leur marche. Au moment
où ils étoient le plus attentifs à considérer des sculptures en ronde-bosse, tout
d’un coup, du fond d’un couloir, seiance un essaim nombreux de chauve-souris
qui agitent violemment l’air autour d’eux ; l’une des bougies est frappée, et la flamme
s’éteint. Celui qui la portoit court la rallumer à J’autre bougie, et celle-ci, frappée
au même instant., slëteint comme la première. Le passage subit de la lumière aux
ténèbres les saisit d’horreur; ils sentent qu’ils sont dans un dédale et entourés de
précipices : mais le lumignon, encore rouge, peut les guider quelques secondes ; ils
mettent le temps à profit et reculent a grands .pas.; bientôt la derniere lueur brille,
et l’obscurité est complète.
•Ils s’arrêtent, immobiles de stupeur. Comment peindre le désordre et la fouie
des pensées qui les agitent au même instant! L ’espérance du salut ou l’horrible
désespoir,-le choix des moyens, le défaut de ressources, l’idée du lendemain,
l’affreux genre de mort qui les menace, le souvenir de la patrie, mille sensations
contraires les oppressent à-la-fois. La raison succombe, et l’imagination- règne
seule. Être enterrés tout vivans dans ces tombeaux, en proie à l’épouvantable
faim, et périr misérablement après trois a quatre jours d angoisses, -voilà tout
l’avenir qui s’offre à leurs yeux, sans mélange d’aucun espoir!
Cependant peu à peu .leur esprit revient de ce premier trouble, et la raison
reprend ses droits: ils conviennent de différens signes, en cas qu’ils soient forcés
de se quitter. L ’un frappe des mains à coups précipités, .pour attirer l’attention de
ceux qui pourroient se trouver dans 1 hypogee; 1 autre appelle du secours en poussant
des-cris aigus. Vains efforts ! un silence absolu,ou 1 echo -de la voix, c est la
seule réponse qu’ils reçoivent. Comme ils étoient entrés dans la catacombe vers
la fin du jour, presque tous leurs compagnons de voyage s’étoient déjà dirigés vérs
le Nil, distant de plus d’une demi-lieue. Être entendu des Arabes, c’étoit un
hasard invraisemblable.; car le nombre de ces hommes qui -résident effectivement
dans les souterrains, est très-petit. Néanmoins ils répètent plusieurs fois cette
épreuve, crient de toutes leurs forces et prêtent -l'oreille avec anxiété ; un horrible
silence, ou bien le sifflement plus horrible encore du vol des chauve-souris, les
assure qu’ils sont seuls. L ’un des deux propose de chercher a tâtons le puits qu ils
avoient franchi; mais comment y arriver! Il falloit se rappeler les coudes quon
avoit suivis ; il fàlloit les reconnoître et les distinguer au toucher. Enfin ils se
livrent à cette chance foible et incertaine. Pour bien explorer le sol, ils conviennent
de se donner la main, en écartant les jambes le plus possible, et de marcher
accroupis pas à pas, lentement, chacun touchant toujours un des côtés de la galerie
ou bien le plancher. Ils embrassoient ainsi trois à quatre mètres de largeur, d autant
plus que l’un d’eux tenoit un pic, instrument destiné à la fouille des momies. A
l’aide de cette espèce de chaîne, ils balayent, pour ainsi dire, le chemin, sûrs de ne
pas laisser passer une muraille, une issue ou un puits, sans en avoir connoissance.-
Après quelques cents pas, les deux murs leur échappent en meme temps ; ils recon-
noissent qu’ils sont dans un carrefour, reculent avec effroi, et ressaisissent la
muraille. Mais ils ne devoient pas hésiter plus long-temps, de peur que les forces
ne les abandonnassent ; ils se déterminent donc à suivre le mur du côté droit seulement,
sans le quitter jamais, quelque détour qu’il fît. Ce parti pouvoit les faire
enfoncer de plus en plus dans le labyrinthe, mais il pouvoit aussi les conduire
de proche en proche jusqu’à l’issue. D’un côté la crainte de rencontrer des
précipices, de l’autre le vif désir de retrouver le puits qu’on avoit déjà passé,
ralentissent et accélèrent tour-à-tour leur marche. Déjà la fatigue les gagnoit; ils
ne se disoient plus rien, et le désespoir, se.glissoit dans leur ame, sans qu’ils s’en
fissent l’un à l’autre la confidence,, lorsque tout-à-coup le premier sent qu’il a
un vide sous les pieds, et signale un précipice; l’autre, en même temps, reconnoît le
bord d’un puits. Mais quel est ce puits! Comment le traverser! Faut-il le passer
ensemble ou l’un après l’autre, debout ou assis, avec ou sans ses vêtemens! Sans
retard, chacun s’assied en frémissant sur ce bord étroit. Le dos et la tête collés,
pour ainsi dire, à la muraille, plus de la moitié de la cuisse et les jambes suspendues
sur l’abîme, ils se traînent doucement, insensiblement, se soulevant sur.les mains,
et sans avancer à chaque fois de plus de six pouces. Enfin le précipice est franchi,
non sans un fàux mouvement de l’un d’eux, qui, se retenant à l’autre, alloit l’entraîner
avec lui : mais déjà celui-ci avoit atteint l’angle opposé du puits ; tout en
frissonnant, il saisit cet angle avec force, donne.,à son compagnon un point
d’appui, et bientôt ils sont tous deux au-delà de. l’ouverture. A un premier mouvement
de joie pour ce bonheur inespéré, succèdent de nouvelles craintes. Si ce
puits n est pas celui qu’ils cherchent, il faudra qu’ils le repassent une autre fois ;
et s’ils continuent, ils s’égareront davantage. Mais il n’y avoit qu’une même idée,
suivie opiniâtrément, qui pût les sauver : ils s attachent donc constamment a la
muraille du côté droit. Comme ils marchoient dans cette direction, une lueur
presque insensible , et en apparence excessivement reculée, vient frapper leurs
regards avides de lumière. Ceux qui ont veillé quelques heures dans un lieu complètement
obscur, savent que, dans cet état, la vue éprouve des illusions, et
aperçoit tout-à-coup dans les ténèbres des lumières qui ny sont pas. Nos voyageurs
se demandent si c’est une illusion pareille qui les trompe. Est-ce une émanation
gazeuse, allumée spontanément,, ou bien la lampe dun Arabe, ou simplement
une affection de l’organe ! Malgré cette incertitude, ils :se portent rapidement
vers ce léger feu: la lumière semble aller en croissant; elle nest point rouge
comme celle d’une lampe, mais blanchâtre, et son étendue ne paroît pas limitée.
Aussitôt il leur vient à l’idée qu’il est à peu près I heure du coucher du soleil, et
ils songent à la possibilité que le jour crépusculaire ait pénétré au fond de la
catacombe, était jeté un reflet aux environs. Frappés de cette pensée soudaine,
ils se précipitent sans précaution vers l’espace éclairé; c’étoit la clarté du jour !
Il étoit six heures : le reflet de l’atmosphère avoit atteint le bout de la grande
avenue de l’hypogée, malgré un intervalle de plus de quatre-vingt-dix mènes [deux
cent quatre-vingts pieds]; et du fond, il s’étoit réfléchi sur les galeries voisines. Les
voyageurs n’avoient fait, dans leur retour, aucun pas faux ou inutile; et le puits
qu’ils avoient passé, étoit bien celui qu’ils avoient traversé d abord. Avec quel
battement de coeur ils se portèrent jusqu’à l’avenue ! L ’un d eux éprouva un