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DE LA C O N S T I T U T I O N P H Y S I Q U E
( f u i , avec lie Pauw et j>eaucoup d' aut r e s , s o u p ç o n n e n t dans ce fait quelques
superclieries des prêtres de Th è b e s : ce point est véritablement le noeu d de la
difficulté ; car on conçoi t très-bien qu'autre chose seroit la voix émané e de la
statue, après lui avoir été transmise par un condui t s e c r e t , et autre chose le son
résultant d'une vibration de ia pierre. Or les auteurs anciens sont d'accord sur
la nature du son ; Strabon le c omp a r e à celui que produi roi t un léger coiij)
donné sur la pi e r r e ; Denys le géogr a phe , Ta c i t e , J u v é n a l , se c o n t e n t e nt de
dire que la statue r endoi t un son au lever du soleil ; Pausanias en pai-le à peu
près c omme St r a b o n , ajoutant que ce son resscmbioit à celui des cordes d'une
lyre qui, t rop t e n d u e s , vi endroi ent à se casser. Les témoignages de ces auteurs,
cités ou analysés dans la De s c r ipt ion de Th è b e s , nous dispensent de toute discussion
re l a t ivement à ces passages : on y verra q u e , " d'après les auteurs de l'anti-
» quité, la statue de Memn o n faisoit ent eml r e s eul ement une sorte de cratjue-
» me n t , un son semblable à celui d ' u n e c o r d e d' ins t rument qui se rompt . "
Bien que le merveilleux du fait dût na tur e l l ement por t e r à l'exagération, les
écrivains anciens ne varient pour t ant pas sur cette circonstance. La superstition
vint par la s u i t e , il est vrai, se mêler à c e c i , et la statue rendit des oracles : mais
ces oracles n' é toi ent pas articulés ; on les int e rpr é toi t en bien ou en ma l , suivant
la tpialitc du son plus ou moins c l a i r , plus ou moins sourd. Jamais on n'alla
jusqu'à supposer sérieusement à la statue la faculté de prof é r e r des paroles : l'examen
de deux passages anciens établira suffisamment cette opinion propr e à éloigner
toute idée de supercherie ou <le f r aude pieuse.
Dans la Vie d'Apollonius de Tyane, qui cont i ent sur cet oracle le dernier témoignage
de l'antiquité, et où assurément le merveilleux n'est p o i n t épa rgné , on voit
très-bien, malgré l'expression équivoque employée dans le texte, que, dans son
voyage à Th è b e s , cet illustre impos t eur et ses c omp a g n o n s ent endi r ent de simples
sons, et n o n des paroles de ia statue : o r , p o u r peu qu'à cette époque elle eût déjà
parlé, on juge bien qu'Apol lonius n'auroit pas ma n q u é d'être favorisé d'un tel
honneur; e t , s i l'espèce de bruit qu'il ent endi t eût eu la mo i n d r e analogie avec des
sons articulés, il étoit t rop subtil p o u r ne pas le distinguer et en tirer parti, lui qui,
selon Philostratc son historien, sut discerner dans les yeux de la statue un sentiment
de joie à l'aspect du soleil naissant, et qui la vit même sur le point de se lever
pour r endr e un respectueux h omma g e au dieu de la lumièr e {i ).
Lucien seul paroîtroit cont r edi r e le s ent iment que je d é f e n d s , si l'on ne faisoit
pas bien a t t ent ion au mot i f de ses paroles; Lu c i e n , le moins crédule de tous
les h omme s , fait me n t i o n dans ses Di a logue s de l'oracle de Memn o n , qu'il
traite c omme les autres oracles, c'est-à-dire, assez légèrement. Un certain Eucrates
raconte, dans le Philopseudes, ou Di a logue <les me n t e u r s , « qu'envoyé jeune
encore en Égypte pa r son pè r e p o u r s'y ins t rui r e, il se r endi t par le Nil a
» Co p t o s , et qu'il poussa jusqu'à Th è b e s : là il ent endi t Memn o n , mais n o n pas
» à ia mani è r e ordinaire ; n o n pas prof é r an t un son inarticulé, covime l'entaidod
» le commun des hommes; la statue lui pa r l a , et de sa j)ropre bouche prononç a
(i) Philosirate, de Vha Apollonii Tyanà.
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D E L ' I l G Y P T E . VI.' PARTIE. 6 4 ç
« distinctement se|)t v e r s , ((u'il r appor t e roi t si ce n'étoit chose superflue. « En
mettant dans la bouche d'un ment eur cette risible hyperbole, l'intention de l'auteur
est manifeste. J ' a c corde r a i , si l'on v e u t , que Lu c i e n , qui étoit enclin à se railler
des superstitions de son t emp s , ait voulu profiter de l'occasion p o u r t o u r n e r ,
selon sa c o u t ume , l'oracle en ridicule ; mais, quoi qu'il en soit, son passage ne
prouve pas moins qu'alors tout le mo n d e , hors le me n t e u r Eucrates, reconnoissoit
que la statue r e n d o i t seulement des sons inarticulés : ainsi son t émoignage conf i rme
encore tous les autres.
4-" La critique doi t s'attacher encor e à d'autres circonstances. Le son étant
le résultat d'une cause na tur e l l e , et d é p e n d a n t d'un concour s de conditions nécessairement
variables, il ne pouvoi t pas exister dans la r eproduc t ion du p h é -
nomène l'exacte régularité qu'y auroit mise sans d o u t e la supe r che r i e , si telle en
eût été la cause : or il est bien constaté par les inscriptions gravées sur le colosse,
que ce ne f u t souvent qu'après plusieurs jours d' a t tent e que leurs auteurs
parvinrent à l ' ent endr e r é sonne r ; et le soin même qu'ils o n t mis à constater ce
fait, p r o u v e que ce n'étoit pas une chose tout-à-fait c ommu n e : be aucoup d'autres
voyageurs, sans d o u t e , n'avoicnt pas eu cet avantage.
L e son varioit p o u r son intensité et pour le mome n t auquel il avoit l i e u ; et
cela devoi t ê t r e , en raison de la résistance plus ou moins grande que les grains
opposoient à ia ruptur e : c e p e n d a n t , c omme effet de quelque mé c ani sme s e c re t ,
il eiit été c o n s t amme n t le même .
Vu ia multiplicité des fentes et des dégradations qui s 'opé roi ent en même
temps, ce son p o u v o i t se r épé t e r plusieurs fois le même j o u r ; et c'est ce qu'attestent
plusieurs inscriptions ( i ). La supercherie auroit eu sans d o u t e plus de
discrétion p o u r ne pas se déceler.
Voici qui me paroît e n c o r e plus dé c i s i f ; c'est que l'émission du son ,
comme effet de quelque mé c ani sme pa r t i cul i e r , auroit toujour s eu lieu pa r le
même endroi t de la s ta tue , et probabl ement par sa b o u c h e , tandis q u e , p r o v e n a n t
d'une cause naturelle, il devoi t partir et ]>artoit en effet de différens point s de la
pierre, quelquefois du siège ou même du pi éde s t a l , suivant le t émoignage de
Strabon : aussi, lorsque Cambyse, par un s ent iment de jalousie, eut fait c o u p e r
par le milieu du corps la statue p o u r la réduire au s i l enc e , ce qui en restoit ne
continua pas mo i n s , aj)rès cette opé r a t ion, de se faire e n t e n d r e c omme auparavant.
6." On d ema n d e r a peut - ê t r e pourquoi depuis si long-temps le p h é n omè n e ne
se r eprodui t plus ; et cette objection a du poids. La cause en est-elle tout-à-fait
épuisée ! ne se forme-t-il plus de nouvelles dégradations ! ou b i e n , le son étant
moins f r équent et le lieu tout-à-fait a ba ndonné , a - t -on cessé de le r e m a r q u e r C e
dernier cas me semble le plus probable : ce n'est pas le p l i é n omè n e , je crois, qui
a ent i è r ement cessé, mais son obs e rva t ion; et peut-être une observation assidue
le constatcroit de nouveau. Comb i e n de faits naturels, n o n moins dignes d' a t t ention,
et bien plus à la j)ortée des observateurs, mais négligés par ignor anc e ou
ilédaignés par incrédulité, sont demeur é s c omme inaperçus p e n d a n t des siècles
(i) Entre autres, celles de Vibiiis Maximii!, de Péirone, d'Ulpius Primianus, succtssivenieni prcfets d'Egypte.
n N. TOME II. Nnnni