
faites de psychologie, ont porté au plus loin l’observation des moeurs, quand les
modernes, pour avoir trop donné à la crainte d’être dupes de leur crédulité,y
furent très-réservés. Confians dans cette remarque, nous serons donc très-attentifs
à ce qu’Hérodote nous a transmis concernant le crocodile; et nous ne craindrons
point de commencer la description de cette espèce par transcrire en son
entier ce que ce philosophe lui a consacré dans le magnifique monument qu’il a
élevé à la gloire des lettres. Le crocodile ne se laisse point approcher ; par conséquent,
plusieurs de ses habitudes, que la sagacité et la finesse d’esprit des anciens
leur ont fait découvrir, en reçoivent plus de prix; et quelques-unes de ces habi
tudes, en effet, nous resteroient à connoître, si l’observation n’en avoit été facilitée
ou communiquée à Hérodote. Que de raisons, par conséquent, de suivre un
tel guide, dans les écrits duquel il règne dailleurs un sentiment du vrai, un ton
de candeur, et un faire de couleur antique, effectivement bien propres a justifier
notre détermination !
Une controverse assez vive s’est néanmoins élevée sur le récit d Herodote touchant
le crocodile; mais, heureusement, je puis y intervenir utilement, les circonstances
m’ayant assez favorisé pour me remettre en main les pièces du procès.
En reprenant et en examinant à part chaque article, je n’aurai pas seulement donne
un commentaire utile, mais j’aurai insensiblement reproduit tous les faits de l’histoire
de l’animal ; peut-être aussi aurai-je réussi à rendre plus accessible au goût
du lecteur cette même histoire, par la forme que j’ai adoptée, inusitée sans doute,
mais rendue plus piquante par son caractère de variété; et, dans tous les cas, j’ai
la conviction d’arriver à cette conséquence, que, si l’on ne s’est pas toujours bien
entendu , les dissentimens ont roulé moins sur des erreurs de fait concernant la
nature des choses, que sur la manière de comprendre les faits observés, de les expliquer
comme doctrine, et de les exposer avec précision et clarté.
Or voici comment s’exprime Hérodote au sujet du crocodile dans l’exacte et
élégante traduction de l’ancien conseiller d’état M. Miot ( i ) :
« Je vais parler actuellement des moeurs des crocodiles. Pendant les quatre mois
» d’hiver, ces animaux ne prennent aucune nourriture. Le crocodile, quoique qua-
» drupède, vit également à terre et dans l’eau; mais il pond toujours ses oeufs sur le
» sable, où ils éclosent. Il passe lamajeure partie du jouràsec,et la nuit tout entière
» dans le fleuve, dont l’eau a une température plus chaude que n’est alors celle de
» l’air et de la rosée. De tous les animaux que nous connoissons, le crocodile est
» celui sans doute dont l’accroissement est le plus extraordinaire. Ses oeufs ne sont
» pas beaucoup plus grands que ceux d’une o ie , et il en sort par conséquent un
» animal proportionné ; cependant cet animal en grandissant atteint jusqu’à dix-
» sept coudées de longueur, et quelquefois davantage. Il a les yeux d’un cochon,
» les dents saillantes en dehors, et très-grandes dans la proportion de son corps.
» H est le seul de tous les animaux qui n’ait point de langue, le seul aussi dont la
» mâchoire inférieure ne soit pas mobile, et qui fesse au contraire retomber la
( l ) Histoire i'Héroiote, suivie de la Vie i ’Homhe; d’état. Paris, Firmin Didot, 1822, } vol. in-8.’ , a *
nouvelle traduction, par A. F. Miot, ancien conseiller une carte.
» mâchoire
»mâchoire supérieure sur l’inférieure. Il a des ongles extrêmement forts, et une
» peau écailleuse qui est impénétrable sur le dos. II voit mal dans l’eau, mais en plein
» air sa vue est très-perçante. Comme il se nourrit particulièrement dans le Nil,
» il a toujours l’intérieur de la gueule tapissé d’insectes qui lui sucent le sang.
» Toutes les espèces d animaux terrestres ou d’oiseaux le fuient; le trochilus seul
» vit en paix avec lui, parce que ce petit oiseau lui rend un grand service : toutes
» les fois que le crocodile sort de l’eau pour aller sur terre, et qu’il s’étend, la
» gueule entrouverte ( ce qu’il a coutume de faire en se tournant vers le vent
» du midi), le trochilus s’y glisse et avale tous les insectes qui s’y trouvent : le
» crocodile, reconnoissant, ne lui fait aucun mal. ( Euterpe, ou livre 11, §. 68. )
» Les crocodiles sont sacrés dans quelques parties de l’E gypte, et ne le sont
» pas dans les autres, où on les poursuit même en ennemis. Les Égyptiens qui ha-
» bitent les environs de Thèbes et du lac Moeris sont fermement persuadés que
» ces animaux sont sacrés, et nourrissent habituellement un crocodile qu’ils sont
» parvenus à apprivoiser; ils ornent ses oreilles d’anneaux d’or ou de pierres vitri-
» fiées, et ses pieds de devant de bracelets. Ils ne lui donnent à manger qu’une
» certaine quantité déterminée d’alimens, soit du pain, soit delà chair des victimes.
» Ils l’entretiennent ainsi avec le plus grand soin pendant sa vie, et l’enterrent
» après sa mort dans des cellules consacrées. Les habitans d’Ëléphantine se nour-
» rissent au contraire de la chair des crocodiles, et sont loin de les considérer
» comme sacrés. Du reste, le nom de cet animal en égyptien n’est point croco-
s> dile, mais chçmpsa; ce sont les Ioniens qui lui ont donné le nom de crocodile,
» par la ressemblance de sa forme avec celle des lézards que l’on voit sur les mu-
» railles et qu’ils nomment ainsi. ( §. 69. )
» II y a plusieurs manières de chasser ces animaux ; mais je me bornerai à décrire
» celle qui me paroît la plus remarquable. Après avoir attaché à un hameçon le
» dos d’un porc, et l’avoir jeté au milieu du fleuve, les chasseurs se placent sur la
» rive, et frappent un petit cochon qu’ils ont apporté avec eux. Le crocodile, en-
» tendant les cris de l’animal, se dirige vers le lieu d’où vient la vo ix , et, rencon-
» trantdans son chemin l’appât qui a été tendu, l’avale avec l’hameçon. Alors les
» chasseurs le tirent à eux, e t, lorsque le crocodile arrive sur la terre, un d’entre
a eux, avant tout, s’avance et enduit les yeux de l’animal d’argile délayée qu’il a
» préparée : avec cette précaution, on vient facilement à bout du reste ; autrement
» il en coûteroit beaucoup de peine. ( §. 70. ) »
Etant en Égypte, j’avois continuellement ces détails dans la pensée; à chaque
occasion de les vérifier, je l’ai fait avec empressement, ou mieux j’allois au-devant
par des recherches attentives et par des questions multipliées adressées à des
hommes vivant sur le Nil et auxquels le commerce de la pêcherie avoit donné
une grande expérience. Je suivois ainsi des indications, je recueillois quelques
clartés, qui, bien qu’après vingt siècles, m’arrivoient cependant toujours instructives
et vives. Et en effet, sans elles, eussé-je jamais songé à constater les intimités,
toutefois bien réelles, du crocodile et du trochilus! Qui ne sait que, sans
avoir rien compris à ce passage, les érudits s’y sont cependant attachés, les uns
H. N. TOME I.», 1." partie. ' Bb